opéra

Frank Martin pris dans «La Tempête»

L’opéra, créé à Vienne en 1956, nous plonge dans le climat shakespearien avec ce sens de l’évocation poétique que le compositeur genevois possède à un degré rare

Genre: opéra
Qui ? Frank Martin
Titre: Der Sturm
Chez qui ? (3 CD Hyperion/Musikontakt)

L’œuvre de Frank Martin a été bien servie par le disque. Mais manquait jusqu’ici un enregistrement commercial de sa partition la plus ample, en longueur et en ambition artistique, son opéra La Tempête .

Trois extraits (l’«Ouverture» et deux monologues de Prospero) avaient fait l’objet d’une gravure exemplaire, avec Dietrich Fischer-Dieskau et le Philharmonique de Berlin, dirigé par le compositeur: de quoi donner grande envie d’en entendre davantage.

L’opéra complet, donné en concert à Amsterdam, en octobre 2008, nous est enfin rendu, dans une réalisation qui rend justice à l’infinie richesse de cette œuvre, grâce à l’engagement intense et précis de Thierry Fischer, à la tête du Chœur et de l’Orchestre philharmonique de la Radio néerlandaise, aux belles sonorités moirées et aux basses généreuses, captées dans l’acoustique sans pareille du Concertgebouw. En tête de la distribution (où l’on a plaisir à saluer le soprano de Christine Buffle, lumineuse Miranda), Robert Holl confère au noble Prospero toute son autorité et sa générosité, servi par son timbre grave et velouté.

Der Sturm, et non The Tempest: le compositeur genevois a choisi de mettre en musique le texte de ­Shakespeare – habilement réduit par ses soins – dans la belle traduction de Schlegel. Parce qu’il se ­sentait plus à l’aise en allemand, et parce que les chances étaient ainsi plus nombreuses de voir l’opéra monté sur des scènes germanophones. En effet, la création se fit en 1956 à l’Opéra de Vienne, nouvellement reconstruit.

Une originalité de l’ouvrage: pour donner à Ariel, l’esprit de l’air suscité par le magicien, sa féerique immatérialité, Frank Martin le distribue à un chœur lointain, escorté d’un petit orchestre où scintille un clavecin, au milieu de sons aériens, volatils et piquants.

C’est que le compositeur s’est magistralement entendu à recréer, dès le début de l’«Ouverture», dans des ondulations mystérieuses et suspendues, la magie enchanteresse qui règne dans l’île où Prospero, duc de Milan destitué par la félonie de son frère, a réussi à attirer ses ennemis, moins pour les châtier que pour leur pardonner.

Comme son personnage principal, maître des forces élémentaires et subtil interprète des âmes, le compositeur réussit à diversifier les registres, au gré de styles musicaux superbement maîtrisés, entre chatoiements debussystes et séries dodécaphoniques, jusqu’à des accents burlesques et jazzy. Sont ainsi caractérisés tour à tour la furie de la mer déchaînée et la légèreté des elfes, l’éveil amoureux des jeunes gens et la truculence avinée de Caliban et de ses acolytes (l’emploi du saxophone!), les apparitions mythologiques évoquées par des danses à l’ancienne d’une élégance ravélienne, et surtout la grandeur d’âme, le pardon final et la sérénité retrouvée de Prospero.

Ainsi la pièce suprême de ­Shakespeare se trouve admirablement servie par Frank Martin. Il a résumé là toute son expérience, l’éclectisme des moyens étant contrôlé par le sens des équilibres et sublimé par une richesse humaine qui émeut comme seul sait le faire le chef-d’œuvre.

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