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Frank Sinatra, entre Londres et Paris

Trois CD et un DVD offrent quatre nouvelles facettes de «The Voice»

Sinatra hors frontières

Mythe américain et star planétaire, «The Voice» s’est offert des escapades londoniennes et parisiennes hautes en couleur

Genre: JAZZ
Qui ? Frank Sinatra
Titre: Sinatra London
Chez qui ? Coffret 3 CD + 1 DVD Ume/Universal

Qui ? Frank Sinatra
Titre: Live In Paris
Chez qui ? Frémeaux/Musicora

La postérité s’organise: de Frank Sinatra, on apprend de plus en plus de choses à mesure que les inédits plus ou moins autorisés viennent étoffer une œuvre enregistrée déjà considérable. Certaines de ces bouteilles à la mer nous atteignent bien après leur lancement, et nous donnent de leur signataire des nouvelles posthumes franchement réjouissantes. Tels sont les box sets édités par les Frank Sinatra Enterprises qui se signalent par la pertinence de leurs choix (des concerts pour la plupart, mais pas uniquement) et par le sérieux de leur mise en page (livrets luxueusement documentés), mise en sons (restauration soignée) et mise en boîte (élégants coffrets en noir, blanc et tout un dégradé de gris qui flattent la vue autant que le toucher). Après New York et Las Vegas, le dernier-né documente la relation privilégiée du chanteur avec un Londres d’avant et d’après les Beatles.

C’est à Londres qu’en 1962 ­Sinatra enregistrait le seul de ses disques studio non américains. C’est sur ce Great Songs From Great Britain que s’ouvre tout naturellement l’évocation des escapades londoniennes du chanteur. Y tenait la baguette de chef d’orchestre, si importante dans les disques de Sinatra, le so British Robert Farnon. Sous-fifre local à usage limité? Certainement pas. Farnon a beau n’être ni un Nelson Riddle ni un Gordon Jenkins, ces couturiers haut de gamme sur lesquels le chanteur a pu compter pour lui confectionner des costumes sur mesure d’une élégance inégalée: on découvre en lui un de ces orfèvres qui ont un sens inné de la profondeur de champ. C’est peu dire qu’il excelle à mettre la voix en valeur: le jeu des volumes orchestraux, des alliages instrumentaux la rapproche, l’éloigne, la place en perspective et la redimensionne sans cesse au gré des paroles, dont le sens est émotionnellement assumé, pris au sérieux comme les notes d’une partition que l’orchestrateur pygmalion peut magnifier ou banaliser selon la force expressive qu’il réussit ou échoue à lui conférer. Soit une manière de chorégraphie infiniment subtile dans le mystère de laquelle on se trouve pour la première fois admis: tout un disque consacré aux répétitions, prises successives d’une partie des songs détaille cette alchimie parfois laborieuse, le plus souvent obtenue sur-le-champ avec une spontanéité qui frise le miracle. C’est, dans toute sa splendeur, la «Sinatra Touch» telle qu’elle ne se manifestera plus que par intermittence dans les dernières années.

1984 marque ainsi, symboliquement, le début de la fin avec la parution de L.A. Is My Lady, bel album exhibant fièrement la griffe de Quincy Jones et d’une pléiade de guest stars, qui n’engrangera pas les millions espérés. Le concert du Royal Albert Hall est contemporain de ce semi-flop: à la tête d’un big band de derrière les fagots, Sinatra y affiche une forme bien supérieure, chauffant l’orchestre à blanc dans des versions époustouflantes de «Pennies From Heaven», «Luck Be A Lady» et «Mack The Knife». Complément non anecdotique, l’image (un DVD de concerts de 1962 et 1970) restitue la gestuelle économique d’un chanteur qui concilie comme nul autre présence scénique charismatique et summum de la décontraction. On écoutera aussi, réédité dans la collection des Live In Paris, un concert de 1962 doublement intrigant: par sa pochette (Sinatra y exhibe-t-il un scoubidou ou un dessous féminin?) et par l’absence de réactions d’un public français aux premières notes de ses thèmes fétiches. Concert sans magie? Pas du tout: le chanteur y compense ce déficit de familiarité par un renforcement de ses stratégies de séduction. Le résultat est estomaquant.

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