On connaît à peine leurs noms.

Ils étaient «moucheurs» de chandelles, à l'époque où Molière faisait la fortune des marchands de chandelles, dépensant ses ultimes écus pour donner du feu à ses farces. Ils étaient gaziers au XIXe siècle, quand l'usage généralisé du gaz autorisait enfin quelques jeux de lumière sur les plateaux. Ils sont aujourd'hui éclairagistes. Le Français Frank Thévenon est l'un de ces fameux hommes de l'ombre. L'un des plus brillants. L'un des plus demandés aussi, de Paris à Bruxelles, en passant par Lausanne et Genève. Des preuves? Il a contribué au flamboiement d'Isabelle Huppert dans Médée, à Avignon et à Paris; il a aussi éclairé Marianne Basler et Marie-Paule Trystam dans Un jour en été au Théâtre de Vidy à Lausanne; et il ajuste actuellement les projecteurs de Hilda, première pièce de la romancière Marie Ndiaye, à découvrir dès mardi au Théâtre de Vidy et ceux des Amantes, de l'Autrichienne Elfriede Jelinek, sur les planches du Poche à Genève dès le 14 mars.

Pour Frank Thévenon, tout a commencé par une illumination. C'était il y a une vingtaine d'années, dans un théâtre parisien: la scène est d'abord obscure, puis le soleil se met à taper si fort qu'on se croirait sur une terrasse provençale. Le jeune homme, qui s'est frotté dès l'âge de 14 ans à toutes sortes de métiers, est soufflé par ce mirage. «J'ai découvert qu'avec deux appareils on pouvait donner l'illusion qu'on était à l'extérieur.» A l'époque, à la fin des années 70, l'éclairagiste n'est plus le lampiste qu'il a longtemps été: c'est un acteur à part entière du spectacle. Des metteurs en scène comme Giorgio Strehler et Patrice Chéreau ont donné à ce métier une place primordiale. André Diot («C'est un père pour moi», confie Frank Thévenon), qui a souvent travaillé en Suisse, et Jacques Rouveyrollis, sont alors les grandes figures de cet art enfin reconnu: ils adaptent à la scène les moyens utilisés dans la variété et au cinéma et ils imposent leurs visions.

Frank Thévenon vient de trouver sa voie. Il rencontre dans la foulée des metteurs en scène qui vont compter, Joël Jouanneau (aux commandes des Amantes), Jacques Lassalle ou encore le Belge Marc Liebens (qui monte Hilda). Autant de personnalités auxquelles il va rester fidèle. Il s'imprègne aussi des lumières éternelles, celles que les peintres font naître sous leurs pinceaux. «J'ai toujours été passionné par la peinture, raconte-t-il aujourd'hui. Je me souviens avoir été halluciné par le Flamand Jérôme Bosch, par son imagination délirante et son sens de la mise en scène. La peinture est à mes

yeux une source d'inspiration constante.»

Pour Un jour en été, du Norvégien Jon Fosse révélé à Lausanne par Jacques Lassalle, Frank Thévenon a trempé ses pinceaux dans les pots du peintre Vilhelm Hammershøi, spécialiste des intérieurs domestiques avec fenêtres ouvertes sur l'ailleurs. Le public et la critique ont admiré la douceur des lumières latérales, ce mélange de bleu gris hivernal et de feu pâle, ultime parade d'un soleil qui, tous comme les héros de Fosse, prendrait le deuil sans céder à la résignation. Public et critiques ont donc applaudi, mais personne ne s'est aventuré à gloser sur les éclairages. «On peut parler du jeu d'un acteur, du décor, de la mise en scène, mais pas de l'éclairage, constate Franck Thévenon. Le vocabulaire fait souvent défaut, on en est réduit à être impressionniste.»

Modeste par nature et par fonction, Frank Thévenon aime pourtant à dire que l'éclairage est une forme d'écriture et que les grands éclairagistes ont un style identifiable d'un spectacle à l'autre. Celui de Thévenon, par exemple, est tout sauf tape-à-l'œil. «Avec deux projecteurs, une toile et un morceau de bois, on peut créer un tableau, remarque-t-il encore. Notre rôle est de montrer les matières et les corps, de les révéler. L'éclairagiste est un accompagnateur: il conduit le regard du spectateur, le plus discrètement possible, tout comme la caméra du cinéaste peut le faire.» Frank Thévenon n'en dira pas plus, «parce que tout cela est d'abord affaire d'intuition, pas de parole.» L'homme préfère évoquer sa compagne, la scénographe et peintre Géraldine Allier, qui signait le décor d'Un jour en été; son bonheur du soir aussi, quand il découvre une de ses nouvelles toiles; ou encore la beauté d'un coucher de soleil sur le lac Léman. «Ça, c'est mon idéal d'éclairagiste.»