Indésirable au premier soupir. Détestable au dernier. La créature du docteur Frankenstein est maudite. Peau jaune, cheveux de jais, dents d'une blancheur nacrée. Mais aussi yeux aqueux, carcasse de cimetière. «Une momie réanimée n'aurait pas été aussi hideuse que ce monstre.» Tout ça, c'est au Grand Théâtre de Genève dès ce soir et dans le roman de l'Anglaise Mary Shelley, 19 ans, quand elle cauchemarde à livre ouvert. En cette année 1816, cette enflammée, qui a quitté l'Angleterre au bras du poète Percy Bysshe Shelley, joue à se faire peur, sur les hauteurs de Cologny, à Genève.

Elle aurait pu se contenter de pique-niquer sur les coteaux, avec son amant Shelley (il l'épousera plus tard, après le suicide de sa légitime) et leur hôte, le grand Lord Byron. Ou d'écouter au crépuscule ce dernier disserter sur l'Europe en recomposition, deux ans après la chute de Napoléon. Elle aurait pu aussi se plonger dans un roman coupe-gorge, avec moine pervers, bouillon sanglant, embuscade à tous les coins de page. Ce genre de récit, dit gothique, fait fureur depuis la fin du XVIIIe. Elle fait tout cela, sans doute. Et mieux encore! Lord Byron invite ses amis à écrire une histoire à grelotter jusqu'à son ultime souffle sous la couette. Pour Mary, c'est Frankenstein ou Le Prométhée moderne.

Mary Shelley s'improvise sorcière. Son héros, le docteur Victor Frankenstein, visite, en charognard, cimetières et abattoirs, en ramène un butin macabre, assemble les morceaux, cherche l'étincelle de la vie, ne la trouve pas et s'endort épuisé sur son grand œuvre avorté. Mais voici que deux yeux l'arrachent à son sommeil. Devant lui, la créature. Elle est hideuse. Il l'abandonne. Elle se venge alors, tuant ses proches méthodiquement. Puis elle disparaît dans un bain de larmes, souffrant la mort de n'avoir jamais été aimée. Dans ce gouffre, les cinéastes iront souvent la repêcher. Aujourd'hui, c'est au tour du Brésilien de Genève Guilherme Botelho de la remettre sur pied. A 44 ans, cet ex-soliste du Ballet du Grand Théâtre retrouve la maison où il a brillé jusqu'en 1992. Il y propose sa version de Frankenstein, avec 20 interprètes de la compagnie Alias - sa troupe. Du monstre, il rêve depuis l'âge de 11 ans. A cette époque, à São Paulo, il se relève la nuit, allume la télévision à l'insu de sa mère et s'enfièvre devant le film d'horreur du jeudi soir. Frankenstein (1931) avec Boris Karloff est son favori.

Le Temps: Pourquoi cette fascination?

Guilherme Botelho: Le thème d'abord, bien plus que l'écriture qui, avec sa propension romantique à dilater les paysages, me semble datée. Je suis fasciné par la volonté du jeune savant prêt à tout pour accéder au mystère de la création. Et je suis attendri par sa créature, ce monstre exclu parce qu'il ne remplit aucun des critères qui définissent la normalité. Le Frankenstein que nous avons imaginé avec Caroline de Cornière et Gilles Lambert s'intéresse à notre rapport à la beauté et aux apparences.

- Et la monstruosité?

- C'est central. Pendant les répétitions, nous nous sommes demandé avec les danseurs quels comportements relevaient aujourd'hui de la monstruosité. Pour certains, c'était clair: torturer un enfant. Un jour, une danseuse a eu cette réponse: «Ce qui est monstrueux, c'est aimer quelqu'un qui ne vous aime pas.» Notre Frankenstein est précisément monstrueux parce qu'il n'est pas aimé. Et s'il n'est pas aimé, c'est parce qu'il bafoue les normes, ces diktats tacites auxquels nous devons obéir sous peine d'être bannis.

- Lesquels, par exemple?

- Nous vivons dans une société qui impose d'être tonique, bien dans sa peau, performant. C'est monstrueux, non?

- Quelle est la tare de la créature de Frankenstein? Sa laideur?

- Oui. Du point de vue de la société et de l'art. Le docteur Frankenstein n'a pensé qu'à lui. Et il a oublié l'art, c'est-à-dire aussi la vraie beauté, celle qui transcende les conventions du temps.

- Dans votre lecture, la monstruosité est partagée par tous?

- Autour de Frankenstein, les êtres sont obsédés par l'idée de ressembler à la star du moment. Un mannequin célébrissime, une déesse de boîte de nuit. La loi des apparences triomphe et Frankenstein découvre cela avec l'innocence du nouveau-né, tout en étant adulte.

- Pour vous chorégraphe, la beauté, ce serait quoi?

- Celle qui excite la pensée. Prenez Café Müller, pièce légendaire de Pina Bausch. Une femme danse dans un bistrot. Devant elle un homme qui ne la connaît pas, mais qui l'aime déjà, écarte une forêt de chaises, pour que l'inconnue puisse poursuivre sa danse. Cela pourrait durer à l'infini.

- Avec vingt danseurs, trois ans de gestation, «Frankenstein» est votre création la plus ambitieuse. Quelle est l'urgence pour vous de cette œuvre?

- Elle touche au cœur d'un mal-être contemporain. Il y est question de ce désir d'être différent de ce qu'on est. Si on ne se conforme pas au modèle, on court le risque d'être abandonné. C'est de cette peur de l'abandon, de cette expérience de la solitude que nous parle Frankenstein.

Frankenstein, Genève, Grand Théâtre, ma 9 et me 10 à 20h (loc. 022/418 31 30); Villars-sur-Glâne, Espace Nuithonie, 19 janvier; Neuchâtel, Théâtre du Passage, 25 janvier.