Frankenstein

Frankenstein, un monstre qui prolifère dans le cinéma

Le 7e art s’est emparé des personnages imaginés par Mary Shelley et a fait de la créature de Frankenstein un des mythes les plus vivaces du 20e siècle. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire comme en attestent d’ahurissantes séries Z

Dès 1823, de nombreuses adaptations théâtrales amplifient le succès remporté par Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818). En 1910, l’œuvre est portée une première fois à l’écran dans un court-métrage de 16 minutes, réalisé par J. Searle Dawley. La créature imaginée par Mary Shelley devient une des figures les plus célèbres du 20e siècle avec le Frankenstein de James Whale (1931).

Désireux de réitérer le succès du Dracula de Tod Browning, avec Bela Lugosi, le studio Universal opte pour une autre histoire de mort vivant. Mais le roman de Mary Shelley ne risque-t-il pas de traumatiser les spectateurs déjà confrontés à la Grande Dépression? Le film s’ouvre donc sur un avertissement: un comédien annonce qu’on va assister au spectacle traumatisant d’«un homme de science qui a voulu créer un homme à son image sans s’en référer à Dieu».

Le spectateur dûment prévenu plonge dans le vif du sujet. Au plus profond d’une nuit gothique, deux hommes profanent une sépulture. Le docteur Frankenstein, qui a étudié «le galvanisme et l’électro-biologie», assisté d’Igor, son domestique bossu, s’affairent au sommet d’une tour à un funeste dessein: donner la vie à un corps composé de divers cadavres. Ils captent le feu du ciel et les doigts du cadavre bougent. «Il est vivant ! Maintenant je sais ce que cela fait d’être comme Dieu!», hurle le savant fou.

Un air de Golem

Frankenstein marque une rupture avec le cinéma hollywoodien qui tendait à éclairer les scènes de manière uniforme, car il emprunte à l’expressionnisme allemand, et particulièrement au Cabinet du docteur Caligari (Robert Wiese, 1920), des clairs-obscurs impressionnants. Débarrassant l’histoire originelle de ses dispositifs narratifs complexes et de ses débordements romantiques, James Whale se concentre sur l’aspect scientifique: il installe dans le laboratoire de Frankenstein des condensateurs qui y resteront jusque dans les années 70…

C’est à Boris Karloff qu’échoit le rôle de la créature de Frankenstein. Jack Pierce, le maquilleur auquel Universal doit Dracula, la Momie ou le Loup-Garou, lui confectionne un inoubliable masque d’épouvante. Les traits creusés, le regard cerné, la paupière lourde, le crâne plat «comme une boîte de corned-beef», le monstre porte de chaque côté du cou une électrode par où la vie est entrée. Il marche comme un automate, à la limite de la perte d’équilibre (une démarche semble-t-il inspirée par celle du Golem, dans le film de 1920).

Ses gestes sont brusques et maladroits, comme ceux d’en enfant. Il craint le feu, comme un animal. Effrayant et pathétique, il lève ses mains vers la lumière du jour. Lorsqu’il s’évade, il se lie d’amitié avec une petite fille qui s’amuse à faire flotter des marguerites à la surface du lac. Il la tue sans faire exprès en la jetant à l’eau: il croyait qu’elle flotterait comme une fleur. Et voilà la meute des honnêtes gens qui montent à l’assaut du monstre… Ce premier film traduit remarquablement l’ambiguïté du roman de Mary Shelley: la créature meurtrière est autant victime que coupable.

Les nigauds contre-attaquent

En 1935, La Fiancée de Frankenstein, qui tire encore son argument du roman originel, va encore plus loin dans l’horreur et la commisération. Le monstre trouve réconfort auprès d’un ermite aveugle qui voit avec les yeux du cœur la bonté de l’abominable. Il parle d’une voix douce, un langage rudimentaire. Un nouveau savant fou, Pretorius, s’associe à Frankenstein pour donner une fiancée au pauvre hère. Hélas! Lorsque la charmante ressuscitée, coiffée à la verticale avec une mèche zigzagante, aperçoit son promis, elle hurle d’épouvante…

Boris Karloff incarne une dernière fois la créature dans Le Fils de Frankenstein, puis cède le rôle à Lon Chaney et Bela Lugosi pour des films aux scénarios toujours plus improbables. La «hideuse progéniture» de Mary Shelley se met à proliférer anarchiquement. La figure luciférienne se mue en croquemitaine de samedi soir, dont on rigole avec Abbott and Costello dans Deux nigauds contre Frankenstein (1948).

En Angleterre, la Hammer produit sept films entre 1957 et 1974. Frankenstein s'est échappé, de, Terence Fisher, avec Christopher Lee dans le rôle de la créature, ouvre les feux. Suivent La Revanche de…, L’Empreinte de…, Le Retour de…, Les Horreurs de…, ainsi que Frankenstein créa la femme et Frankenstein et le Monstre de l’enfer. Ce cycle s’écarte du livre originel et prend le parti de s’intéresser au savant fou plutôt qu’au produit de ses recherches.

La foire aux monstres

Une pléthore de séries Z témoigne de la prégnance du mythe et de la puissance débridée de l’imagination. Frankenstein peut être Noir (Blackenstein) ou gay (Hollow-my-Weanie, Dr. Frankenstein) ou adolescent (I was a teenage Frankenstein). Il peut avoir une vie sexuelle active: dans Fanny Hill meets Dr. Erotico, lorsque l'ingénue Fanny se fait séduire par la servante lesbienne du savant fou, la créature a une grosse érection. Et, dans Chair pour Frankenstein, un manifeste gore produit par Andy Warhol et réalisé par Paul Morrissey, elle choque le bourgeois par son inclination à la luxure.

Frankenstein affronte l’entier du bestiaire fantastique, Dracula, la Momie, le Loup-Garou, des cyclopes, Mr. Hyde, King Kong, la créature du Lagon noir, des aliens... Dans Killing Frankestayn'a Karsi (Turquie), l'extra-terrestre Sterilox vient sur Terre trouver Frankenstein pour qu'il lui fabrique des femmes, car cette denrée n'existe pas sur sa planète. Dans Jesse James Meets Frankenstein's Daughter, le monstre s’aventure dans le Far-West. Au Mexique, il a maille à partir avec Santo, le fameux catcheur au masque d’argent (Santo contra la hija de Frankenstein). Furankenshutain Tai Baragon (Japon) fait plus fort encore: à la fin de la guerre, les nazis envoient le cœur de la créature à Hiroshima où il se fait rôtir par la bombe, puis dévorer par un gamin affamé; devenu géant, celui-ci se fritte avec Baragon, un petit frère de Godzilla! Le Grand N’Importe Quoi d’Or revient toutefois à The True Adventures of Bernadette Soubirou, de David McNeill: Bernadette est capturée par le docteur Frankenstein qui veut transférer sa jeunesse dans le corps d'Hitler. Simon Wisenthal, Superman et Tarzan s'allient pour la sauver…

En 1974, Mel Brooks tourne une parodie respectueuse en noir et blanc «Frankenstein Junior». S’il compte de plaisants moments, comme le pas-de-deux menés par le créateur et la créature, ce film-culte semble bien languide aujourd’hui.

Poissons électriques

Au début des années 90, Francis Ford Coppola rêve de revenir au bon vieux temps gothique de Universal avec une trilogie consacrée à Dracula, Frankenstein et le Loup-Garou. Il réalise Bram Stoker’s Dracula, puis passe le relais à Kenneth Branagh pour Mary Frankenstein. Le plus shakespearien des réalisateurs anglais entend revenir au texte et  proposer «un grand drame familial, et non un film d’horreur». La démesure des sentiments amoureux rend l'esprit du romantisme à un mythe dévoyé par trop de séries B. «C’était une tragédie gothique qui semblait plus vaste que la vie. Aujourd’hui, l’idée de créer la vie et d’empêcher la mort est devenue moins fantastique», disait le cinéaste en 1994, neuf ans avant que le séquençage complet de l’ADN humain soit établi.

Victor Frankenstein (Branagh en personne) plonge un corps fait de bric et de broc dans une cuve en cuivre. Détail pittoresque, il se sert de gymnotes frétillant comme de gros spermatozoïdes pour obtenir le voltage idoine. Le monstre (Robert De Niro) s’avère particulièrement composite et couturé. L’accouchement est douloureux: le démiurge et sa créature titubent dans le liquide amniotique, en un corps-à-corps hagard de jumeaux ennemis. «Qu'ai-je fait?» s'interroge l'apprenti sorcier au moment où commence son expiation

Clébard mort-vivant

Le dernier surgeon du vieux mythe digne de louanages est Frankenweenie, de Tim Burton. Dans cette fantaisie macabre pleine de tendresse, un petit garçon rafistole son chien écrasé par une voiture et lui rend la vie grâce à la foudre. La truffe crépitant d’électricité rémanente, le corniaud rapiécé reste joyeux. Le film est réalisé en stop motion et, pour Tim Burton, «il y a de la beauté dans l’animation image par image, une énergie particulière. Donner vie à un objet inanimé reflète le thème de Frankenstein».

Jusqu’au récent Docteur Frankenstein qui adopte le point de vue d’Igor, l’assistant du savant fou (joué par Daniel «Harry Potter» Radcliffe), le réprouvé imaginé par Mary Shelley continue de hanter le 7e art. A ses côtés marchent les derniers spectres gothiques et les craintes qu’inspire la science sans conscience. Dissident de l’ordre naturel, étranger aux vivants, il personnifie l’altérité ultime.


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