Qui dira que l’encre de Chine et l’huile ne font pas bon ménage? Les récents travaux sur papier et les peintures sur toile de Franklin Chow témoignent des effets obtenus grâce à cette alliance de deux médiums pour ainsi dire antagonistes. Le combat, et la paix finalement monnayée, se soldent par des zébrures à l’éclat argenté, des coulures et des griffures, des giclures, cercles et résilles comme imprimées au fer dans la chair du support.

L’encre noire épaissit et rigidifie le support de papier à la cuve, et le fait légèrement gondoler. Là, explique l’artiste, l’huile intervient avant l’encre, d’où la surprise dans laquelle la chimie (ou alchimie) suscitée plonge jusqu’à l’auteur des œuvres. Le motif sous-jacent et qui semble toujours lutter pour s’extraire du voile dont on l’a affublé, et qui l’a plongé dans l’ombre, apparaît dans les torsions où cette lutte l’a conduit.

Processus inversé et évolution

Parfois, ce sont des signes qui ressortent ainsi, amples calligraphies de rien ou éléments d’une écriture cunéiforme. Parfois, des bulles qui auraient éclaté ont laissé de petits cratères. Ou ce sont les poils d’un large pinceau, voire les dents d’un petit râteau, qui évoquent des fleurs étranges ou des ciels de nuit.

Ces expérimentations menées à bien, Franklin Chow s’est risqué à intervenir sur des supports de toile. Il a alors inversé le processus, commençant le travail à l’encre, le parachevant à l’huile. Toujours méfiant vis-à-vis de la couleur, laquelle, craint-il, véhicule la distraction ou le fantasme, le peintre s’est risqué à user du gris et d’une tonalité bleutée. Deux versions de tondo, un grand et un petit, profitent de ce recours à une teinte plus claire, qui révèle avec une subtilité particulière le mouvement de l’encre. On dirait alors un œil animé de veinules, puis griffé, gratté comme un champ qu’on aurait labouré et semé.

Toujours ouvert aux nouvelles idées, à une évolution de son propre style, Franklin Chow, qui commence chaque journée en ajoutant des pages aux pages de son journal à l’encre, ou journal d’encre, ne cesse de déverser dans la «mer d’encre» dont est constituée son œuvre des rivières et des fleuves. Le titre de l’exposition genevoise, Mer d’encre, est emprunté au récit biographique que Richard Weihe a dédié au peintre chinois du XVIIe siècle Bada Shanren.

L’écrivain signe aussi une introduction à cette exposition, dans laquelle il évoque «des circuits calcinés sur disques, des enchevêtrements de câbles rongés par l’acide ou certaines de ces structures bizarres qui apparaissent lorsqu’à la Saint-Sylvestre on jette du plomb fondu dans l’eau froide». D’autres enfants se voyaient confier de la grenaille, qu’ils lançaient directement sur les braises: les motifs des toiles et des papiers noirs de Franklin Chow suggèrent également des crépitements et des étincelles.

Franklin Chow, Galerie Anton Meier, rue de l’Athénée 2, Genève, tél. 022 311 14 50. Ma-ve 14h-18h30, sa 10h-13h. Jusqu’au 9 juin.