Jules, Jim et Kate. Quand on songe à ce trio amoureux, inoubliable, mis en scène par François Truffaut, une légèreté, une liberté particulière, une insouciance non dénuée de tragique surgissent. Mais reviennent aussi toutes les ramifications littéraires et historiques de l’histoire qu’a mise en scène et offerte au public en 1962, le réalisateur de Jules et Jim.

En faisant connaître, à travers ses films, les livres d’Henri-Pierre Roché (1879-1959) - «Jim» dans la fiction - qui l’inspira aussi pour Deux Anglaise et le continent ou L’Homme qui aimait les femmes, François Truffaut a ouvert tout un pan d’histoire intime et littéraire du début du XXe siècle. Il a fait ressurgir toute une série de personnages, réels ou fictifs - presque tous ont des doubles littéraires dans ce milieu d’écrivains et d’artistes - dont les vies et les livres parlent de Paris et de Berlin, de la vie intellectuelle et amoureuse de cette époque, marquée à la fois par la Grande Guerre et la révolution des moeurs et des arts.

Beau travail de traduction

Il y a Henri-Pierre Roché donc, mais aussi, et c’est lui qui nous intéresse aujourd’hui, son grand ami, le «Jules» de la fiction, alias Franz Hessel (1880-1941). Sa femme Helen navigua entre Franz et Henri-Pierre, pour finalement, en 1925, rejoindre ce dernier en France avec ses deux fils, Ulrich et Stéphane Hessel, futur résistant et indigné. Si Henri-Pierre Roché a laissé plusieurs romans, et un journal imposant, on découvre peu à peu, grâce à des traductions en ordre dispersé, le beau travail de Franz Hessel, qui fut traducteur de Proust, Stendahl et Balzac, et un écrivain subtil, dont la liberté de ton et de création n’a rien à envier à son ami français.

Héros de roman

Après Promenades dans Berlin, parus à L’Herne en 2012, où Franz Hessel restituait «la lumière moderne de l’insolite» par des balades philosophiques et littéraires dans une capitale encore épargnée par les fureurs nazies, voici Berlin secret, un roman, Heimliches Berlin, paru en Allemagne en 1927, sous l’oeil de Walter Benjamin, qui en fait alors ce commentaire chaleureux, reproduit en préface: «...s’il trace l’arc de cercle de sa vie et de sa création avec une très grande amplitude en passant par la Grèce, Paris, l’Italie, écrit-il à propos de Franz Hessel, le centre de ce cercle s’est toujours trouvé dans sa chambre du quartier du Tiergarten dont les amis franchissent le seuil en ignorant rarement le danger qu’ils courent d’être transformés en héros de roman».

Triangle amoureux

C’est donc un «Berlin secret», intime que décrit Franz Hessel dans ce roman, mais c’est aussi un Berlin incroyablement cosmopolite, festif et libre, malgré la pauvreté qui monte, les grèves, les tensions politiques. Un Berlin qui se pose en miroir du Paris de Jules et Jim. Car qu'y lit-on, sinon des fêtes, des fuites, des projets de voyages, et des errances sentimentales? Voici d'ailleurs que le triangle amoureux - mari, épouse, amant, Clemens, Karola et Wendelin - s'invite au centre de l’intrigue.

«Le portrait de Karola rappelle beaucoup Helen Hessel, écrit, du reste Manfred Flügge en postface, telle qu’elle était à cette époque: l’«étrange harmonie du blond foncé de la peau et du blond pâle des cheveux...» Et c’est à Parischez, alors qu’Helen s’y était déjà installée pour rejoindre Henri-Pierre Roché, que Franz Hessel élabore son roman, ajoute Manfred Flügge, biographe de Franz Hessel et auteur de La Véritable histoire de Jules et Jim.

Nulle morale

Karola, jeune mère d’un adorable petit garçon, s’étourdit dans l’idée d’une fuite et dans l’amour de Wendelin, jeune homme incroyablement beau, qui fait tourner toutes les têtes et courir les intrigants. Au cours d’une journée folle, d’une course de lieu de plaisir en lieu de rencontre à travers Berlin, Karola va successivement préparer son départ, - «Et si nous allions vers le sud, tu connais l’Italie?» - hésiter, partir et revenir en une valse grisante et mélancolique, insouciante et tragique à la fois. «A lui, je ne manquerais pas. Je crois que c’est quand je suis absente qu’il m’aime le plus», dit-elle quand elle songe à son mari. Clemens, son époux, qui aime Wendelin, lequel l’admire en retour, tente de conjurer la passion naissante de sa femme.

Nulle morale, mais une esthétique, une force du savoir, des arts, de la vie, une énergie étonnante circule entre ces personnages. Ce n’est pas la bienséance ou les règles sociales qui l’emporteront, mais l’amour, lequel, dans ce cercle-là, n’est guère unidirectionnel. «Ah, dans cette maison, ils s’y entendent tous en amour, mais l’art de se faire aimer, ils ne veulent pas l’apprendre.»

Tu transformeras ta vie pour la lubie d'une femme, et nous deviendrons toi et moi étrangers l'un à l'autre. Cette perspective m'angoisse. Peut-être ignores-tu à quel point tu comptes pour moi, petit.

Franz Hessel orchestre ce tourbillon avec maestria et générosité. On découvre un écrivain sensible, imprégné de Proust qu’il traduit ces années-là, inspiré et vivant. La montée du nazisme et la guerre viendra bientôt souffler cette inspiration vive. Réfugié en France à la fin des années 1930, il sera interné deux fois comme allemand. Il mourra, affaibli, à Sanary-sur-Mer, peu après sa sortie du Camp des Milles, en janvier 1941. Persiste pourtant, grâce à ses textes, grâce à ce roman, la lumière tremblante et joyeuse du Berlin d’avant, des amours libres, difficiles mais belles, de l’art et de la danse, et des folles années de l’entre-deux guerre.


Franz Hessel, «Berlin Secret», trad. de l'allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, préface de Walter Bienjamin, postface de Manfred Flügge, Albin Michel, 180 p.