musique

Franz Treichler, le feu consacré

Le leader des Young Gods est le lauréat du premier Grand Prix suisse de musique. Rencontre avec un esprit libre et combatif

Franz Treichler, le feu consacré

Le leader des Young Gods est le lauréat du premier Grand Prix suisse de musique. Rencontre avec un esprit libre et combatif

Evidemment, quand on choisit d’appeler son groupe The Young Gods, que ledit groupe a fait son démiurge en inventant une nouvelle manière de faire du rock, et que cette création se voit saluée au long des décennies par tout un collège d’autorités consacrées par la vox populi (David Bowie, The Edge de U2…), le risque est grand pour le journaliste qui fait face à Franz Treichler, puisque c’est de lui qu’il s’agit, de céder à la métaphore théologique. Ainsi soit-il. Mais alors, mieux vaut bien choisir son panthéon. Le divin en question, c’est en direction de choses anciennes et équivoques qu’il faudrait le situer: les Young Gods font une musique d’éléments – le feu, la terre, l’air et l’eau, du Vulcain forgeron à l’Apollon solaire –, et leur leader, dionysiaque dans l’énergie qu’il dégage, est un parolier en communication directe avec les Oneiroi, les divinités du rêve.

C’est certainement cette richesse – entre beaucoup d’autres choses – que l’Office fédéral de la culture (OFC) a voulu souligner en décernant à Franz Treichler son premier Grand Prix suisse de musique en septembre dernier à Lausanne. Les autres nominés (parmi lesquels Norbert Möslang, Erika Stucky, Irène Schweizer ou encore Julian Sartorius) étaient d’une indéniable valeur – ce qui, par ailleurs, témoigne de l’esprit de sérieux qui a guidé le choix effectué en amont par la Confédération –, mais c’est bien vers le patron des Young Gods que le conseiller fédéral Alain Berset s’est approché au moment fatidique.

Croisé dans un café genevois quelques jours plus tard, le lauréat ne cache pas sa joie: le prix, doté de 100 000 francs, «va me permettre de souffler un peu. Quand tu es musicien, et ça fait 30 ans que je le suis, tu es toujours un peu dans le flou: si tu parviens à te projeter trois mois en avant, c’est déjà beaucoup. Avec le prix, je peux voir plus loin, un an peut-être: ça me permettra de composer en studio sans avoir d’échéances, d’essayer de nouvelles idées, de me remettre en question. Je vais peut-être faire des choses plus intimistes, en solo, ou développer du matériel nouveau pour les Gods, on verra.» Pour l’heure, l’agenda est chargé: Franz Treichler est en partance pour le Liban, et il travaille actuellement à la musique d’un documentaire consacré à un activiste tibétain.

Bref, l’homme est heureux. Mais pas que pour lui: «Ce prix, c’est la reconnaissance de mon travail, mais c’est surtout celle des musiques actuelles. Dans ce domaine – que ce soit au niveau des groupes, des labels, des salles de concerts ou des festivals –, il y a eu en Suisse un saut qualitatif incroyable en trente ans. Le fait que l’OFC mette son Stempel sur cette évolution, c’est le signe qu’on ne s’est pas battu pour rien.»

Référence est ici faite à la jeunesse de ce pays qui, à Zurich, à Lausanne, à Genève et ailleurs, a conquis ses espaces libres de haute lutte dans les années 1980. Mais les Young Gods ont aussi dû mener le combat pour faire accepter leur propre musique: «La dolce vita, au début de notre carrière, on l’a bien vidée une ou deux fois», sourit Franz Treichler.

Pourquoi? Retournons aux alentours de 1985: cette année-là, la musique électr(on)ique (exagérons un peu) fêtait déjà les 109 ans de son premier instrument - l’electromusical piano d’Elisha Gray. Mais ce que proposeront les Young Gods (à l’époque: Treichler, Cesare Pizzi, Frank Bagnoud) allait être d’une charge subversive sans précédent pour les gardiens du temple de Chuck Berry: faire du rock sans guitare et remplacer cet attribut majeur par un sampler – machine à l’époque balbutiante qui permettait de jouer un son en boucle et de modifier sa hauteur.

Franz Treichler: «Je jouais de la guitare dans plusieurs groupes, mais je me suis vite trouvé limité par l’instrument: tu fais un morceau en la, puis un morceau en mi, et ainsi de suite. Alors qu’avec le sampler, tu pars d’un son, et c’est lui qui te suggère des idées, rythmiques ou structurelles. En termes de composition, ça n’a plus rien à voir.»

Avec un moyen de production aussi neuf, la tentation de l’expérimentation pure pouvait être grande. Franz Treichler n’y a pas cédé: «A l’époque, j’écoutais beaucoup de musique dite industrielle: Cabaret Voltaire, Einstürzende Neubauten, Jim Foetus… Mais j’aimais aussi beaucoup le rock psychédélique des années 1960 et 1970, et le punk. Fondamentalement, on venait de cette tradition: on voulait réinventer le rock, mais en gardant sa structure et son énergie.»

De ce subtil équilibre sont nées des œuvres on ne peut plus marquantes. Un premier disque éponyme en 1987 (sacré album de l’année par Melody Maker, excusez du peu), L’Eau rouge en 1989, T. V. Sky en 1992 – qui fit décoller le groupe aux Etats-Unis –, le magnifique Only Heaven de 1995, puis Second Nature (2000), Super Ready/Fragmenté (2007) et, dernière livraison en date, Everybody Knows (2010). On ajoutera à cela une efflorescence difficilement résumable de collaborations et de projets parallèles menés en soliste: les Young Gods ont travaillé avec l’anthropologue Jeremy Narby à son Amazonia Ambient Project, Franz Treichler peut se prévaloir d’un long compagnonnage avec le chorégraphe Gilles Jobin, Al Comet (qui tenait le sampler du groupe jusqu’à récemment) est passé par Bénarès pour en revenir grand maître de sitar.

Si l’on cherchait les lignes directrices de cette discographie, on les situerait à la confluence d’un rock cybernétique rentre-dedans (que décuple la présence animale de Franz Treichler sur scène), d’un lyrisme brechtien et d’un goût pour un éther dans lequel on aime à planer. Inimitable? Certainement, mais influent: personne n’a essayé de copier les Young Gods, «mais on a planté des graines chez les musiciens», reconnaît Franz Treichler. On ne compte d’ailleurs plus ceux qui ont ouvertement reconnu cette germination: Al Jourgensen de Ministry, Mike Patton – qui entama sa carrière comme chanteur de Faith No More –, et même les grandiloquents Rammstein («I created a monster», rigole Treichler quand il évoque l’aveu des Teutons).

Si Franz Treichler et les Young Gods échappent au tératologique pour toucher au sublime, ils le doivent peut-être à une autre forme d’équilibre encore: loin d’avoir remplacé l’homme par la machine, ils les ont fait entrer en dialogue, ce qui permet d’entendre, comme sur le titre «Lointaine» (sur Only Heaven), un sac et ressac de synthèse faire naître des paroles marquées d’un surréalisme charnel: «Lointaine/Où étions-nous/Quand la vie se fit belle?» «Ecrire me prend un temps fou, beaucoup plus que composer», avoue Treichler. On n’en doute pas: une fusion des contraires si aboutie ne s’atteint pas avant le septième jour.

«On voulait réinventer le rock, mais en gardant sa structure et son énergie»

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