Culture

Tout sur Franz von Werra, enfant de Loèche devenu pilote de chasse du IIIe Reich

La réalité dépasse la fiction dans ce documentaire exceptionnel signé Werner Schweizer, où se croisent les destins de von Werra et du comédien Hardy Krüger, qui incarna le pilote dans un film relatant sa spectaculaire évasion

Il y a des destins comme ça qui ne peuvent que laisser songeur. Comment un Valaisan, fils d'une famille noble de Loèche, a-t-il bien pu se retrouver as de la Luftwaffe et pin-up boy de la propagande nazie? Pourquoi n'a-t-il pas plutôt vécu tranquillement sa vie de montagnard neutre à l'écart des tourments de la Deuxième Guerre mondiale? Premier élément de réponse: par adoption. Mais ce n'est que le début d'une histoire incroyable qui mêle ruine familiale, détournement de mineur, lien frère-sœur exclusif, star-system, évasion spectaculaire, mort dérisoire, film de fiction anglais, politique internationale de l'après-guerre et destin parallèle d'un acteur célèbre. Le cinéaste zurichois Werner Schweizer a démêlé cet écheveau de vérités et de légendes entremêlées dans un film étonnant, sobrement intitulé Von Werra. Un documentaire qui vaut n'importe quelle fiction en matière d'émotions et de rebondissements, et qui les dépasse aisément par l'ampleur de la matière qu'il brasse.

Déjà auteur d'un autre film historique exemplaire, Noël Field l'Espion imaginaire (1996), Werner Schweizer (par ailleurs copropriétaire avec Samir de la dynamique maison de production Dschoint Ventschr) n'a pu résister devant la richesse du matériau amené sur un plateau par l'historien Wilfried Meichtry. Ce dernier, natif de Loèche fasciné dès l'enfance par l'histoire de Franz von Werra, a en effet eu la primeur des archives familiales pour rédiger une thèse universitaire sur les von Werra. Parallèlement aux travaux du cinéaste, il a depuis encore publié un ouvrage (Du und ich, ewig eins: Die Geschischte der Geschwister von Werra) sur Franz et Emma, enfants d'un baron ruiné vendus à une famille allemande. Alors que les rapports entre Histoire et cinéma sont souvent tendus, voire même conflictuels, voici donc un rare exemple de collaboration harmonieuse.

La seconde chance pour le cinéaste, c'est l'existence d'un film de fiction qui eut son heure de gloire: The One that got away (L'Evadé du camp 1/ Einer kam durch, 1957) de Roy Ward Baker. Adaptation d'un livre éponyme des journalistes Kendal Burt et James Leasor, ce film relate la rocambolesque évasion de Franz von Werra, seul prisonnier de guerre allemand en Angleterre à parvenir à retourner au pays, via le Canada, les Etats-Unis (encore neutres en 1941) et l'Argentine! Un exploit qui lui valut une notoriété internationale et les félicitations du Führer en personne. Premier film anglais à présenter un soldat allemand sous un jour sympathique et à ce titre devenu à son tour un document historique, le film de Baker offre l'occasion d'une passionnante mise en abyme à travers la personne de Hardy Krüger, vedette allemande qui entamait là une brillante carrière (Hatari, Le Vol du Phoenix, Barry Lyndon, etc.) alors qu'il avait débuté à 15 ans dans le film de propagande Junge Adler. Retrouvé aux Etats-Unis, où il s'est retiré pour mener une deuxième carrière d'écrivain, Krüger révèle en effet un parcours de vie qui aurait pu être celui de von Werra si…

Mais on ne refait pas l'histoire, on ne peut que la travestir ou au contraire chercher à la comprendre. Clairement animé par le second souci, Werner Schweizer se livre à un exercice exemplaire de démontage d'un mythe médiatique. Son premier scoop, c'est bien sûr la découverte des origines helvétiques du pilote. Enquêtant à Loèche, il révèle des blessures profondes qui ont laissé des traces. A Beuron, dans le Sud de l'Allemagne, puis à Cologne, il suit le déclin de la famille adoptive de Franz, qui semble répéter celui des von Werra. A travers les lettres échangées par Franz et sa sœur chérie Emma (lues en voix off par des comédiens), on découvre la fracture intime et le refuge qu'ont constitué l'armée et l'idéologie nazie pour cet enfant égaré. Au contraire d'Emma, qui entreprendra un long retour aux sources, Franz s'y perdra corps et âme. D'anciens pilotes de la Luftwaffe sont là pour témoigner de leur sentiment absurde d'alors de faire partie d'une «race de seigneurs». Là-dessus, le cinéaste passe encore en Angleterre pour refaire le parcours de l'évasion et épluche son exploitation médiatique. Enfin, en replaçant le film de Roy Ward Baker dans son contexte de normalisation des rapports entre l'Allemagne et le reste du monde, il montre bien comment une légende se corrige selon les intérêts politiques du moment.

Il y avait de quoi se perdre dans cette matière foisonnante, et pourtant, Von Werra la présente de manière parfaitement claire, à la manière d'un puzzle dont les pièces se mettraient peu à peu en place devant nos yeux. Côté forme, il en résulte un documentaire très classique, sage et d'une netteté (tout semble avoir été tourné en 35 mm) rare en ces temps de tout-DV. Mais on en redemande!

«Von Werra», de Werner Schweizer (Suisse-Allemagne, 2002), avec la participation de Hardy Krüger.

Genève, dès mercredi au Scala.

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