Le Covid-19 fait le siège de nos sociétés. Et il impose à tous, en particulier aux plus fragiles, un blocus. Patronne charismatique du Théâtre du Soleil à Paris, Ariane Mnouchkine a recours à cette image guerrière dans une interview qu’elle a accordée récemment au magazine Télérama. La metteuse en scène appelle aussi les artistes désarçonnés par la crise à ne pas se résigner ni à subir.

En Suisse, les professionnels de la création, qu’ils appartiennent au monde du théâtre, de la danse ou de l’audiovisuel, sont confrontés à ce blocus. Fin avril, ils étaient 4130 demandeurs d’emploi – soit 1000 de plus qu’en octobre – selon les données fournies par le Secrétariat d’Etat à l’économie. Plus de spectacles, plus de tournages, plus de contrats. Un grand blanc sans bords ni limites dans le temps. A peine peut-on fantasmer sur une réouverture timide des salles à partir du 8 juin.

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Au téléphone, la voix d’Anna Van Brée a l’épaisseur d’un beau cuir tanné. Depuis vingt-cinq ans, cette scénographe et costumière réputée est sur tous les fronts de Suisse romande. «Je ne travaillerai pas de sitôt, constate-t-elle. Je devais enchaîner neuf mois de contrat, entre mars et décembre, deux tournages et une coproduction théâtrale avec la France, le Brésil et la Suisse. Chacun de ces engagements représentait trois mois, le temps qu’il faut pour imaginer le costume, le concevoir, l’adapter aux besoins des commanditaires. Tous ces projets sont reportés.»

«Si je n'ai plus de contrats, je n'aurai plus droit au chômage»

Fin de partie, provisoirement du moins. C’est ce que la comédienne genevoise Alexandra Tiedemann vit aussi. «Je devais tourner en Suisse romande avec Femmes amoureuses, texte de Mélanie Chappuis mis en scène par José Lillo. Les huit dates sont tombées à l’eau. J’étais aussi censée prêter ma voix à l’audiodescription de deux spectacles, à l’intention des malvoyants. Tout cela a été biffé du jour au lendemain. Et j’ai peu de perspectives pour la rentrée.»

Ludivine B.* se démultiplie entre concerts, festivals et théâtres. Cette régisseuse lumière chevronnée a vu disparaître une partie de ses rentrées, 5500 francs brut mensuels en haute saison. «Sur les deux derniers mois, j’ai perdu trois semaines, soit 120 heures de contrat, déplore-t-elle. Ce n’est pas encore dramatique, puisque je touche le chômage, mais s’il n’y a plus de contrats, je n’y aurai bientôt plus droit.»

Car tel est le nœud qui risque d’étrangler la profession. Ludivine B., Anna Van Brée, Alexandra Tiedemann sont ce qu’on appelle des intermittentes du spectacle. Leurs contrats sont d’une durée déterminée et leurs employeurs changent de visage selon les projets. Entre deux engagements, elles touchent des indemnités chômage, à condition d’avoir cumulé douze ou dix-huit mois de travail dans un laps de temps de deux ans – le fameux délai-cadre.

«Nous voulons éviter un effondrement»

Or, au vu des circonstances, ces deux années apparaissent insuffisantes. C’est du moins la position défendue par Fabienne Abramovich, directrice d’Action intermittence, association fondée en 1997 afin de défendre les professionnels ayant ce statut spécifique.

«Notre comité a formulé une proposition qui doit être encore votée ce vendredi lors d’une assemblée extraordinaire. Nous voulons demander au Conseil fédéral la prolongation du délai-cadre à quatre ans, assortie des mêmes conditions que pour deux ans de délai-cadre. Cette mesure, que nous voudrions rétroactive, est la seule solution raisonnable pour accompagner une reprise qui sera tendue. Il est actuellement impossible de trouver un engagement et cette situation perdurera au moins une année, voire plus.»

La jungle menace, estime cette ancienne danseuse, aujourd’hui cinéaste et chorégraphe. «A l’automne, il y aura moins de travail et la concurrence sera rude. En proposant cette mesure via la loi d’assurance chômage et son application par voie d’ordonnance, nous voulons non seulement préserver le climat de solidarité qui règne, mais éviter l’effondrement de notre secteur d’activité.»

«Il est impossible de trouver un engagement»

Trop noire, la prophétie? «Non, assène Ludivine B. Pour la première fois en dix ans, je me retrouve à court de travail.» Le chorégraphe genevois Guilherme Botelho, qui dirige la compagnie Alias, confirme la débâcle. «Nous avons dû renoncer ce printemps à notre plus importante tournée de ces vingt-cinq dernières années. Tous mes danseurs sont au chômage. Quant à la rentrée, je n’ose pas l’imaginer: les théâtres vont réduire leur jauge pour se conformer aux règles sanitaires, donc multiplier le nombre de représentations d’un même spectacle, ce qui les obligera à renoncer à d’autres. Ça va bouchonner!»

Dans ce contexte, la demande de prolongation du délai-cadre ne paraît pas luxueuse. Présidente depuis 2015 d’Action intermittence, Alexandra Tiedemann rappelle que les illusionnistes de nos nuits ne sont pas des privilégiés. «Nos horaires ne sont pas communs, mais nous travaillons dur pour des salaires qui en général n’excèdent pas 5000 francs brut mensuels pour un comédien. L’incertitude est inscrite dans notre activité, mais elle n’a jamais été aussi grande.»

Ingénieur du son et musicien, le Genevois Thierry Simonot est allergique au chômage. Trop de paperasserie, juge ce baroudeur. Il n’empêche qu’il est inquiet. «Nous avons un grand projet poético-musical pour le prochain festival La Bâtie, avec 64 personnes devant un micro. Nous devrions savoir début juin s’il est maintenu. C’est l’inconnu.»

«Ce qui est beau, ce sont tous ces élans»

Etat de siège, diagnostiquait Ariane Mnouchkine dans Télérama. Avec leur initiative, Fabienne Abramovich et Action intermittence sonnent l’heure du sursaut. Jeune comédienne incandescente, Lola Giouse soutient le combat. «Mais la cause est plus large que celle de ma situation personnelle et de notre profession. Elle a à voir avec l’importance que nos concitoyens veulent donner à la création. Ont-ils envie qu’une diversité de formes et de récits soit préservée? Il ne s’agit pas de nous aider, mais de vouloir qu’on existe.»

Au bout de son téléphone portable, Lola Giouse a la voix qui chante: partout en Suisse, le milieu se mobilise, les projets pour reconquérir l’espace se multiplient, affirme-t-elle. «Ce qui est beau, ce sont tous ces élans.» Les lendemains sont flous, certes, mais le blocus n’est pas une fatalité.


* Nom fictif