Culture

Fraternité des ombres

«Don Nadie» au Théâtre de Vidy.

L'abnégation au théâtre, ça frappe toujours. Sous le chapiteau de Vidy, trente élèves comédiens subliment Narcisse, à la demande de leur metteur en scène Barbara Nicolier. Inscrits à la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande ou au Conservatoire de Montpellier, ils font bloc, soldats de l'ombre soudés par l'idéal. Dans leurs bouches, cent vies remontent en rafales, des destins de combattants espagnols républicains chassés par le général Franco de l'autre côté des Pyrénées, déportés ensuite à Mauthausen. Ces héros ont été suppliciés, exécutés, effacés de la mémoire. Des historiens les ont arrachés aux oubliettes. A travers Don Nadie - «personne» en espagnol - Barbara Nicolier et sa troupe leur rendent une voix, la dignité dans un chant.

Si on est pris d'emblée, c'est que tout respire l'honnêteté. A commencer par le tableau inaugural. Là, on dirait qu'un photographe a recomposé la tribu. Sur une ligne, des demoiselles arborent un foulard rouge; des garçons à peine sortis de l'adolescence demandent à un béret de les vieillir. Ils sont encore au seuil de l'Histoire, trompette au cou pour les uns, tambour pour les autres. Bientôt, ils forment au sol un ruban humain, peau contre peau comme dans un grenier de fortune. Par ces visages fissurés coule une épopée à plusieurs jets. Une actrice raconte la fierté d'un instituteur quand Franco n'est pas encore une fatalité; puis son entrée dans la clandestinité; la France qui rime avec espérance. Une autre décrit une geôle française où des républicains orphelins du pays attendent un train qui les conduira à Mauthausen. D'autres disent l'humiliation du camp, les camaraderies secrètes qui sauvent du trou.

Alors certes, ce Don Nadie a des faiblesses. La polyphonie voulue noie parfois le propos. Mais il y a dans ce chœur juvénile une humilité qui touche. Cette troupe défend un théâtre de combat. Et une certaine idée de l'art, modeste et engagé à la fois. Le tragique acquiert une vérité physique. Trente corps qui vibrent à l'unisson.

Don Nadie, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu'au 24 mai (loc. 021/619 45 45); 1h30.

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