C’est l’exposition idéale pour replonger dans le bouillonnement feutré d’un musée, après un mois de fermeture. Au Rath, à Genève, Fred Boissonnas et la Méditerranée, une odyssée photographique retrace un destin faramineux. L’accrochage raconte le parcours d’un Genevois qui a traversé le XXe siècle en contribuant à construire la respectabilité d’un médium naissant qui devait alors donner des gages artistiques; un homme de son temps qui tire son énergie vitale de livres, L’Odyssée et la Bible par-dessus tout; un entrepreneur qui a bâti une petite multinationale de la photographie avant de la sacrifier à sa soif de voyages et de beauté. La majorité des œuvres présentées sont tirées du Fonds Boissonnas, acquis par la ville de Genève en 2011, certaines sont montrées pour la première fois. Docteure en histoire, Estelle Sohier est commissaire de cette exposition. Elle travaille sur l’utilisation politique de la photographie et sur l’interprétation nouvelle des paysages et de l’histoire qu’induit l’usage de ce médium dès le XIXe siècle.

Le Temps: Dans la première partie de sa carrière, Fred Boissonnas fait triompher la photographie comme entreprise artisanale, avec une approche artistique. Il le fait en dépit de l’hostilité de personnages comme Töpffer, qui méprise la photographie, et construit une respectabilité au sein d’une bonne société genevoise méfiante. En tire-t-il de la fierté?

Estelle Sohier: Quand il reprend l’atelier fondé par son père, la situation à Genève est très concurrentielle: les ateliers de photographie sont nombreux et, pour certains, excellents. Il réussit à faire prospérer l’atelier dans les années 1880 en améliorant les techniques à l’aide de son frère chimiste, et en faisant bientôt des portraits signés Boissonnas des objets de valeur. Il doit incontestablement avoir éprouvé de la fierté à avoir fait prospérer en quelques années l’entreprise familiale. Sa participation au mouvement artistique pictorialiste dans les années 1890 concourt à la réputation de l’atelier, mais elle va bien au-delà d’objectifs commerciaux. C’est un mouvement de pionniers qui jouent avec l’imagination, avec les techniques et les sujets pour faire de la photographie un moyen d’expression personnel. Avec eux, il tente de repousser les limites du médium pour investir le champ de l’art, une lutte qui prendra encore quelques décennies.

Quand il part en Grèce pour la première fois avec Daniel Baud-Bovy en 1903, Fred Boissonnas a 45 ans, une solide réputation de photographe et de directeur d’un atelier qui rencontre le succès. Qu’est-ce qui le pousse à se lancer dans deux longs périples?

Son premier voyage en Grèce est le fruit du hasard: un Ecossais, qui admirait ses vues spectaculaires du Mont-Blanc, lui demanda de réaliser sur le même modèle une vue du Mont-Parnasse pour illustrer ses conférences sur Lord Byron. Ce premier séjour est pour Boissonnas un éblouissement dont il se souviendra durant des décennies dans sa correspondance. Après son retour, il cherchera le moyen de mener d’autres projets photographiques en Grèce, où il se rendra plus d’une dizaine de fois jusqu’à la fin des années 1920, en travaillant avec des éditeurs, des archéologues, des écrivains, mais aussi des hommes politiques.

Sur place, il s’attache à photographier aussi bien les monuments antiques que les paysans grecs et les gens simples. Ce geste était-il original pour l’époque?

Oui, Fred Boissonnas va produire une vision inédite de la Grèce, où son œuvre est d’ailleurs aujourd’hui classée patrimoine national inaliénable. A l’époque, la Grèce est admirée des Européens pour son passé davantage que pour son présent qui déçoit parfois les voyageurs obnubilés par les traces de l’Antiquité. Boissonnas est le premier à avoir photographié non seulement les vestiges antiques comme l’Acropole d’Athènes, mais aussi la diversité des paysages de la Grèce continentale et des îles, ses forêts, ses montagnes, les paysans et leur cadre de vie. Le regard qu’il pose sur la société grecque et ses paysages est nourri de références artistiques, notamment de la peinture réaliste. Au fil de ses voyages, il va construire un portrait collectif de ce pays alors en pleine transformation. Et les Grecs aimeront à se reconnaître dans le miroir qu’il leur tend. Cela explique son importance dans l’histoire de la Grèce, jusqu’à aujourd’hui.

Il va accepter, alors que l’Europe est en pleine recomposition avec les guerres balkaniques puis mondiales, une mission du premier ministre grec Elefthérios Venizélos pour documenter les territoires grecs, notamment ceux conquis aux dépens de l’Empire ottoman. A-t-il conscience d’être alors au cœur d’enjeux géopolitiques majeurs?

Avec son collègue et ami Daniel Baud-Bovy, il a parfaitement conscience de la puissance politique de l’image photographique, qui est désormais facilement reproductible. Il travaille une première fois au service de Venizélos en 1913, durant les guerres balkaniques, avec une mission photographique dans l’Epire tout juste conquise. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il lance un vaste projet de propagande internationale au service de la Grèce, accepté par Athènes qui finance l’édition de livres, de brochures, d’affiches et d’expositions à Paris et New York, qui soutiennent ses revendications sur la scène internationale. L’objectif est de raviver l’amour des Occidentaux pour la Grèce et sa culture, afin qu’ils acceptent l’agrandissement territorial du pays aux dépens de l’Empire ottoman. Boissonnas s’inscrit alors dans la lignée des combats de philhellènes, comme Jean-Gabriel Eynard, ou des artistes romantiques qui avaient soutenu l’indépendance de la Grèce, un siècle plus tôt.

Il croise plusieurs blessés de guerre. Il en parle dans ses lettres mais ne les photographie pas. Pourquoi?

Lors de sa mission photographique en Epire, à l’été 1913, il est appelé par erreur par les autorités grecques sur le front de la guerre, en Macédoine. Dans sa correspondance, il décrit les blessés, les récits de la souffrance des populations des deux côtés, les vestiges des champs de bataille et les villages en ruine, mais il ne les photographie pas, ce qui peut paraître étonnant car il est plongé au cœur de l’actualité. Mais il conçoit son travail en faveur de la Grèce comme une mission «artistique», et dans sa culture visuelle, les scènes de violence et de conflit n’ont pas encore de place. La Première Guerre mondiale va bientôt bouleverser ce rapport à l’image de guerre. Son soutien politique consiste à valoriser la beauté du pays et la culture de ses habitants, non à témoigner des vicissitudes de son histoire.

Il se lance en 1912 sur les traces d’Ulysse avec Victor Bérard, traducteur d’Homère et géographe. Qu’attend-il de cette expédition?

Les objectifs de ce voyage sont multiples: il s’agit d’une part de publier une nouvelle traduction de L’Odyssée sous forme de livre d’art photographique. Bérard désire que ses contemporains retrouvent le goût de L’Odyssée, qui a nourri son enfance. Ils pensent que des nouveaux médias comme la photographie puis le cinéma pourraient aider le public à s’approprier à nouveau les textes d’Homère. Leur mission a aussi pour but de prouver par l’image la théorie de Bérard en cherchant, à travers les paysages de Ceuta et de Gibraltar, d’Italie, de Grèce et de Tunisie, les traces de la vie des anciens marins phéniciens, un peuple provenant du Liban actuel. C’est un point culminant dans la carrière de Boissonnas, à cause de la richesse du projet: à l’aide de Bérard, il tente de déchiffrer l’histoire dans les paysages, le fantastique dans les plis du relief ou au creux des vagues, la mythologie dans la puissance de la nature. Malheureusement, leur projet éditorial n’a pas abouti et leur démarche a ensuite été mal comprise. Ils ont été considérés comme insensés par certains critiques littéraires!

Il commence, à plus de 70 ans, une immense campagne photographique financée par le roi d’Egypte en vue de la publication d’un livre d’art. Quelle énergie le pousse dans cette entreprise harassante plutôt que de faire fructifier l’atelier Chéri-Rousseau, à Paris, qu’il a racheté six ans plus tôt?

Dans les années 1920, il reprend en effet sans enthousiasme et avec un succès limité un atelier de portrait à Paris, après l’échec commercial de sa maison d’édition dans le sillage de la banqueroute de l’Etat grec. La commande de la royauté égyptienne lui permet de retrouver la liberté de créer et de voyager durant plusieurs mois. Il photographie villes et villages, oasis et désert, lieux de culte et sites archéologiques, la famille royale comme les paysans… Dans sa correspondance, il décrit ce voyage comme l’un des plus beaux moments de sa vie, en regrettant seulement la cadence effrénée imposée par son éditeur pressé par le temps, d’un bout à l’autre du pays.

Son dernier grand projet est un livre resté inachevé sur le passage de la mer Rouge par les Hébreux. Peut-on comparer la trajectoire de vie de Fred Boissonnas à un voyage intérieur, voire à une quête spirituelle?

Sa trajectoire n’est pas seulement un voyage intérieur, car il a d’abord mis la photographie au service d’autrui, de scientifiques, d’hommes politiques ou d’écrivains, des collaborations qui donnent toute sa richesse à son œuvre. Toutefois, il privilégie dès que possible les projets lui permettant d’associer des paysages à la littérature et à l’histoire. Durant la dernière partie de sa carrière, sa spiritualité est celle des artistes romantiques qui cherchaient à percevoir le divin dans la nature en encourageant une éducation scientifique et mystique du regard. La photographie n’est pas seulement un instrument mécanique d’enregistrement du visible: elle permet de réenchanter les regards posés sur le monde et de retrouver son sens originel perdu.

L’atelier Boissonnas, fondé par le père de Fred, compte 22 employées en 1900. Il doit vendre, en 1937, l’immeuble genevois du quai de la Poste, possession familiale, pour solder des dettes et éviter la faillite personnelle. Comment expliquer cette trajectoire?

La trajectoire qui conduit l’atelier de photographie de la prospérité, avec l’achat de filiales en France et en Russie, à la ruine de Fred Boissonnas à la fin de sa vie est due à un ensemble de facteurs: si des fortunes se sont construites autour de la photographie au XIXe siècle, le médium se démocratise au XXe siècle. Les changements de mode et l’introduction de l’électricité dans les studios rendent caducs les immenses ateliers de photographies, comme celui du quai de la Poste. Comme pour bien d’autres entrepreneurs, sa fortune a pâti de la Première guerre mondiale, des crises économiques, d’investissements faits au mauvais endroit, au mauvais moment, comme avant la banqueroute de la Grèce au début des années 1920… Mais durant la deuxième partie de sa vie, son goût du risque, du voyage, et sa quête artistique ont aussi fait passer au second plan la gestion des affaires.

Vous avez passé dix ans de votre vie avec Fred Boissonnas, à étudier ses images, celles de son atelier familial et à suivre sa trace dans un début de siècle plein de tumulte. Que retenez-vous de ce personnage?

J’ai mené d’autres projets durant ces dix ans, mais en essayant toujours de revenir à l’œuvre de Fred Boissonnas pour la cerner dans toute sa richesse et sa diversité. J’avais aussi à cœur de la partager avec le public, au-delà du seul cercle universitaire. La collaboration avec la Bibliothèque de Genève et le Musée d’art et d’histoire l’a rendu possible et j’espère que, malgré les aléas de la situation sanitaire, le public va découvrir la beauté de ses images, la richesse de la photographie comme moyen d’expression et le parcours hors norme de cet artiste. Il s’est émancipé des barrières sociales de son temps et de ses propres peurs pour jouir de la vie, de l’image, de la musique et de la littérature, pour voyager, créer, et ce jusqu’à un âge avancé. Il permet de voir autrement l’histoire de la photographie.

A qui ouvre-t-il la voie, tant par sa technique que par sa passion voyageuse? Quels sont les photographes qui se réclament par la suite de lui?

Plusieurs générations de photographes grecs se sont inspirées consciemment ou inconsciemment de son œuvre dans leur façon de photographier leur pays: en suivant ses traces dans toutes les régions, même les plus reculées, en reprenant ses points de vue sur l’architecture et les paysages et sa façon de mettre en valeur la nature et le monde paysan. Ses photographies sur les traces d’Ulysse ont aussi inspiré différents voyageurs et photographes qui tentent jusqu’à aujourd’hui d’imaginer les lieux des épisodes homériques, mais aussi ses images à travers les paysages méditerranéens.


Musée Rath, place de Neuve, jusqu’au 31 janvier 2021.

«Fred Boissonnas et la Méditerranée. Une odyssée photographique», Paris, Editions de La Martinière, 192 pages, 2020.