Innombrables sont les enfants qui, durant les heures grises passées en classe, confondent la carte et le territoire. Sous sa solide moustache, Fred était le premier de ces cancres doués pour dessiner le visage du bonheur sur le tableau noir du malheur. Les lettres qui disent OCEAN ATLANTIQUE sur l’atlas, il en a fait des îles.

En allant tirer de l’eau, Philémon trouve au fond du puits une bouteille contenant un message. Il descend y voir de plus près. Une vague l’emporte, il échoue sur une île en forme de A. C’est là que, depuis quarante ans, vit Barthélemy, le puisatier disparu. Philémon ramène le naufragé de notre côté de la réalité, mais le vieux Barthélemy n’aura de cesse de vouloir retourner sur le A.

Publié dans Pilote en 1968, Le Naufragé du A marque le début d’une odyssée louvoyant entre Prévert et Monty Python. Quinze épisodes emmènent le petit gars à pull rayé vivre des aventures merveilleuses dans le Monde des lettres. Au bestiaire fantastique (licorne, centaure, dragon), l’auteur ajoute des inventions de son cru, comme la baleine-galère, le phare-hibou, le zèbre-geôle, le piano sauvage… Outre un goût plutôt britannique pour le nonsense, Fred joue avec les codes de la bande dessinée. Il organise des mises en page qui tournent en rond comme les escaliers d’Escher, des cases qui se télescopent, s’imbriquent et intègrent des collages de gravures anciennes.

Né Frédéric Othon Théodore Aristidès, en 1931 à Paris, Fred dessine dans ses cahiers d’écolier – et fait les devoirs dans la marge. A 18 ans, il place un premier dessin dans Ici-Paris. Il fonde Hara-Kiri avec le professeur Choron. En 1966, il propose ses services à Pilote. René Goscinny accueille avec enthousiasme ses histoires, alors que les lecteurs sont rebutés par un graphisme alliant une forme de psychédélisme rural aux hachures des graveurs. Aujourd’hui, primé à Angoulême, encensé partout, décoré chevalier des Arts et des Lettres, Fred est un créateur unanimement salué.

Suprême consécration, Philémon fait une apparition dans le chapitre XII de La Vie mode d’emploi: «A côté de lui sur un journal de bandes dessinées on voit un grand jeune homme à tignasse avec un chandail bleu à bandes blanches, chevauchant un âne. Dans la bulle qui sort de la bouche de l’âne – car c’est un âne qui parle – on lit ces mots: «Qui veut faire l’âne fait la bête», écrit Georges Perec.

Outre Philémon, son œuvre maîtresse, Fred a publié d’autres livres épatants, émaillés d’onomatopées caractéristiques, comme «hum», plus rarement «blurp», et résonnant de truismes existentiels («Le fond de l’air est frais», «Ça va ça vient»…). Il a scénarisé Timoléon et Stanislas, une parodie de voyage temporel dessinée par Alexis. Et écrit une pincée de chansons pour Jacques Dutronc, dont «Le fond de l’air est frais» (Laïho, Laïho!).

Maître rêveur, Fred était aussi un être de chair. A la fin des années 80, alors qu’il travaille sur le seizième album de Philémon, le dessinateur sombre dans la dépression. Il en émerge avec la géniale Histoire du Corbac aux baskets. Puis de sérieux problèmes cardiaques le tiennent éloigné de sa planche à dessin.

A la stupéfaction générale, Fred a publié il y a quelques semaines l’album qu’on n’attendait plus Le train où vont les choses… Sous assistance respiratoire, le dessinateur a peiné pour boucler les 28 planches dessinées en 1987. Le bandeau de couverture précise qu’il s’agit de «L’ultime voyage de Philémon». Après ce chant du cygne, Fred a refermé son encrier pour toujours. Il est décédé mardi soir dans un hôpital parisien.

C’est là, juste à côté de l’endroit où les parallèles se rejoignent, que nous prenons congé de nos amis. Dans Le train…, le fond de l’air est frais, forcément, mais aussi obscurci par une fumée tenace. Ces âcres volutes émanent d’un véhicule embourbé dans les marais, pauvre créature bio-mécanique, évoquant quelque hippopotame flapi.

C’est une locomotive à six pattes, dit «lokoapatte», suintant la vapeur et la fumée par tous ses tubes, triste métaphore de la condition humaine. L’oncle Félicien mesure pleinement la gravité de la situation, car c’est la lokoapatte qui tire le train où vont les choses!

La machine ne carbure pas au charbon mais à l’imagination. Alors Philémon et Barthélemy se font chauffeurs. Ils ouvrent le tunnel imaginaire, plein d’horloges et de toiles d’araignée, traversent une cathédrale non euclidienne, avant de déboucher sur les deux soleils du Monde des lettres.

La loco s’essouffle. Il faut inventer de nouvelles histoires, tiens, par exemple quand papa a eu des ennuis avec sa pompe, en 1968… C’est là que tout a commencé. Le dernier album de Philémon se termine sur les premières planches du premier. La boucle est bouclée, nous revoici lecteurs en culottes courtes, redécouvrant le monde du A, réembarquant sur l’onde des rêves de Fred. Et, pour le dernier voyage, rien ne vaut une locomotive à pattes, on a le temps de voir le paysage. Hum…

Philémon – Le train où vont les choses, de Fred, Dargaud

Fred était un de ces cancres doués pour dessiner le visage du bonheur sur le tableau noir du malheur