Qui ? Fred Vargas

Titre: Temps glaciaires
Chez qui ? Flammarion, 480 p.

 

Tout commence par une lettre qui ne va pas d’elle-même à la poste. Alice, sa propriétaire, grabataire, s’effondre sur le chemin de la boîte aux lettres. La main du destin, celle de Marie-France en l’occurrence, ramasse la précieuse missive et la glisse dans la boîte scellée. Marie-France ne sait pas qu’elle va ainsi déclencher une série de meurtres, réveiller une veille histoire endormie sous la brume d’un îlot d’Islande, déchaîner des passions révolutionnaires, autour de la personne – quasi ressuscitée – de Robespierre. La guillotine et l’afturganga (l’afturquoi? – Un spectre, un genre de mort-vivant islandais) sont les deux épouvantails de ces Temps glaciaires, les deux «monstres» que va devoir affronter l’équipe du commissaire Adamsberg.

 

Ce nouveau Fred Vargas est paru le 4 mars. Il a été tiré à 300 000 exemplaires par le nouvel éditeur de la romancière, Flammarion. Son dernier polar, L’Armée furieuse, paru chez Viviane Hamy, son éditeur historique, remonte à 2011.

On retrouve, dans ces Temps glaciaires, le commissaire Adamsberg, armé de ses crayons, de ses adjoints et de ses amis, prompts à dispenser des conseils aussi saugrenus que mystérieusement efficaces. Son légendaire vague à l’âme trouve une nourriture inespérée sur les terres islandaises qui le séduisent, au point qu’il y organisera un voyage improvisé; fortement réprouvé d’ailleurs, par une bonne partie du commissariat.

La révolte gronde autour d’Adamsberg, tout comme elle secoue – façon théâtre – une bande d’allumés du XVIIIe siècle qui reconstituent les grandes heures de la Révolution française, costumes et discours d’époque à l’appui. Fred Vargas, archéologue médiéviste de formation, s’arrange, une fois de plus, pour placer l’histoire au cœur de son intrigue.

Le charme des polars de Fred Vargas – auquel on peut être sensible, ou pas – réside beaucoup, à mon sens, dans les bricolages invraisemblables qu’elle s’autorise à monter. Qu’il s’agisse de l’enquête elle-même ou des apartés entre héros, on a parfois l’impression que la romancière fait ses courses aux puces puis arrange à sa façon le butin qu’elle a récolté.

Le plus fou, c’est que – comme pour son commissaire fantasque à la voix douce flanqué de son équipe d’enquêteurs loufoques – ses échafaudages bringuebalants tiennent vaille que vaille la route, et finissent même par faire système: «Certains estiment qu’il règne ici quelque flottement, dit Adamsberg», à propos de son commissariat. «Et vous réussissez?» lui demande-t-on. «Pas trop mal. Grâce au flottement, je suppose.»

Fred Vargas possède aussi une bienveillance désarmante envers tous ses personnages, même secondaires. La gouvernante Céleste, la bistrotière Mélanie, le sanglier Marc, le pêcheur Rögnvar, la patronne d’auberge Eggrún, le traducteur Amar, tous ont un nom, un trait distinctif attachant et sont aussitôt associés à la tribu élargie d’Adamsberg, où campent ses adjoints, hypermnésiques, hypersomniaques, passionné de contes de fées, d’informatique, de nourriture, d’alcool, acolytes trop grands, trop gros, bizarres. La tribu Vargas a aussi ses mots clés, récurrents. Ainsi, dans le monde du commissaire Adamsberg, on ne dit plus «ordinateur», mais tövla, mot islandais qui signifie «la sorcière qui compte». Et ainsi de suite.

On peut entrer ou pas dans ces Temps glaciaires . Accepter ou pas, comme lecteur, d’être, à son tour, «adopté» par la tribu Adamsberg. Cette familiarité peut déplaire. Mais, quoi qu’il en soit, la romancière ne trompe pas sur la marchandise: c’est du pur Vargas.