DVD

Freddy Buache, catalyseur du cinéma suisse et gardien de la mémoire du monde

Il était le dragon veillant sur les trésors du 7e art. Il crache toujours le feu contre la médiocrité et la démagogie. Un coffret DVD évoque ce visionnaire rugissant qu’est le fondateur de la Cinémathèque suisse

Genre: DVD
Qui ? De Michel Van Zele, Fabrice Aragno et Marie-Magdeleine Brumagne (2012)
Titre: Freddy Buache
Chez qui ? Cinémathèque suisse/RTS

Au Festival de Cannes, aux visions de presse, il est là, fidèle au poste, assis dans les premiers rangs. Le temps a blanchi la moustache, tassé la silhouette, mais il n’a pas entamé l’énergie. Lorsque Freddy Buache sort de la salle, il faut l’entendre rugir sa colère, anéantir le misérable navet d’un «c’est de la merde» sans appel et insulter tous les marchands de soupe de la planète.

Ces nobles courroux résultent d’une longue histoire que les deux DVD édités conjointement par la Cinémathèque suisse et la RTS retracent à travers trois portraits filmés: Freddy Buache, passeur du 7e art 1 & 2, de Michel Van Zele, Freddy Buache, le cinéma, dans lequel Fabrice Aragno regroupe diverses séquences issues des archives de la Radio Télévision Suisse et de la Cinémathèque, et Cinéma en tête, de Marie-Magdeleine Brumagne, la compagne du cinémathécaire à moustache.

Le fondateur de la Cinémathèque suisse est issu d’une époque où le verbe primait sur la technologie, où l’image était rare et l’engagement idéologique prépondérant. Telle la baleine qui, profilée pour fendre les flots, étouffe sous son propre poids, Buache étouffe dans une époque dominée par la logique du profit. En 1969 déjà, il grognait: «Ce qui me paraît grave, c’est que l’inconscience stupide a des moyens qu’elle n’avait pas autrefois.» Le temps a consolidé la bêtise du monde et renforcé le pessimisme offensif du critique de cinéma.

Rien ne prédestinait Freddy Buache à devenir une figure de la cinéphilie mondiale. Il est né en 1924 à Villars-Mendraz (VD), où ses parents tiennent le Café de la Poste. Après faillite, ils emménagent à Lausanne. Freddy suit des études secondaires, se passionne pour Sartre, participe à l’aventure des Faux-Nez, écrit des poèmes. Il a une image cinématographique primitive, une femme avec une broche au revers de sa veste vue sur l’écran monté dans une grange de Villars-Mendraz. Un de ses premiers chocs est Lumière d’été, de Grémillon. Mais c’est à l’automne 1945 qu’il ressent l’éblouissement en visitant l’exposition de la Cinémathèque française de Lausanne. Il y visionne Un Chien andalou, de Buñuel, et y rencontre Henri Langlois. Le patron de la Cinémathèque française l’incite à créer un ciné-club.

Mû par la passion, Freddy Buache déplace les montagnes «avec obstination et un courage énorme dans un pays où le cinéma n’existait pas», admire Alain Tanner. En ce temps, la censure est puissante. La Passion de Jeanne d’Arc est interdit à Lucerne, en Valais, car l’on ne pouvait pas dire du mal de l’évêque Cauchon… Le cinéma est sorti des baraques foraines de ses débuts mais pas encore entré dans les universités. Les films sont détruits après exploitation. Les sels d’argent raclés, la pellicule utilisée pour faire des peignes – «Garbo passait à l’usine et ressortait sous forme de vernis à ongles». Buache récupère des copies dans les poubelles des cinémas. Les majors le regardent de travers, le soupçonnent de revendre leur bien en Union soviétique, car la Guerre froide fait rage. Soupçonné d’être communiste, cet anarchiste de Buache est radié de l’armée – avant d’y être réintégré.

En 1950, Erich von Stroheim ­honore de sa présence l’ouverture de la Cinémathèque suisse, dont la collection est reconnue aujourd’hui comme la sixième du monde. Buache noue avec Langlois, avec Michel Simon, avec Buñuel, Godard, Daniel Schmid des amitiés inextinguibles. Il catalyse la naissance du nouveau ­cinéma suisse.

«L’idée du film, c’est de montrer des films. On n’est pas là pour les garder comme des squelettes», s’exclame l’apôtre du 7e art. Il se fout de savoir qu’un photogramme manque à telle copie: un film est comme un poème dont quelques vers suffisent à procurer de la félicité. La muséographie ne l’intéresse pas. Il est un passeur, un montreur d’images, un lanceur de débats. «Freddy est un poète, il ne faut pas l’oublier», martèle son camarade Pietro Sarto. Le conseil d’administration de la Cinémathèque ne l’a pas oublié: en 1996, Buache est douloureusement évincé de l’institution qu’il a créée. Le temps des pionniers, des poètes est fini, place aux gestionnaires et aux conservateurs. «Une fois que les membres fondateurs, Mao, Staline, Freddy sont partis, ça s’arrête», rigole Godard.

Freddy, «brigand fondateur», est un fonceur. Il carbure à l’enthousiasme et à la colère. Doté d’une mémoire phénoménale et d’un don certain pour la convivialité, il n’est pas un théoricien contrairement à l’ami Godard, jamais en retard d’un bon mot ou d’une proposition provocante. Ainsi a-t-il proposé à Langlois de «brûler la Cinémathèque – pour la recommencer»… Cet iconoclasme farceur est plus sensé qu’il n’y paraît: il fut un temps où les cinémathèques, c’était de l’avenir, alors que c’est à présent du passé.

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Michel Piccoli

Comédien

«Criez-lui «merci». Il nous a fait voyager à travers le Monde. Son cinéma? Histoire du monde. Découvertes des Mondes. Merci à lui. A toi Freddy»
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