Carnet noir

Freddy Buache, disparition d'un passeur

Le fondateur de la Cinémathèque suisse est décédé le 28 mai à l'âge de 94 ans. Premier véritable critique de cinéma en Suisse, ami de Buñuel et fervent défenseur d'un 7e art exigeant, il était connu pour son intransigeance et ses coups de gueule contre l'évolution commerciale du septième des arts

Freddy Buache était bien plus que le fondateur de la Cinémathèque suisse. Il fut non seulement le premier véritable critique de cinéma suisse, mais aussi plus globalement une figure de la cinéphilie mondiale, un passeur totalement dévoué à un art, le septième, que beaucoup voyaient – jusque dans les années 1940 – comme un divertissement. Freddy Buache s'est éteint paisiblement le 28 mai, à l’âge de 94 ans, et une anecdote résume bien son importance: lorsque Luis Buñuel passait par la Suisse, il ne manquait pas de s’arrêter à Lausanne pour saluer son ami.

Freddy Buache dans nos archives

Né le 29 décembre 1924, soit moins de trente ans après la première projection publique du Cinématographe des frères Lumière, Buache passe sa petite enfance à Villars-Mendraz, où ses parents tiennent le Café de la Poste jusqu’à une faillite qui les verra déménager à Lausanne. Durant ses études secondaires, où la famille s’est finalement installée, il rapproche des milieux culturels, participant notamment à l’aventure de la compagnie théâtrale des Faux-Nez.

Von Stroheim à Lausanne

En 1945, irrémédiablement attiré par le cinéma, il visite une exposition montée par la Cinémathèque française au Palais de Rumine. Remarquant ce jeune homme qui fait partie des rares spectateurs à se rendre dans une salle de projection spécialement aménagée, Henri Langlois, le directeur de l’institution parisienne, l’invite à boire un verre. Le soir, ils vont voir ensemble un film muet de Jean Grémillon, Gardiens de phare, avec accompagnement au piano. Dès lors, le Lausannois vivra avec la passion du cinéma chevillée au corps. Quelques années plus tard, après avoir d’abord rejoint un ciné-club, il crée la Cinémathèque suisse, qui remplace alors les défuntes Archives cinématographiques suisses, fondées à Bâle en 1943.

Pour son inauguration en 1950, il accueille le grand Erich von Stroheim. Il devient alors un ardent défenseur du cinéma d’auteur, côtoie les plus grands metteurs en scène, dont certains, comme Buñuel mais aussi Jean-Luc Godard, Theo Angelopoulos ou Miloš Forman, deviendront des proches. En parallèle, il affine sa plume. Jusque-là, le journalisme cinématographique suisse se résumait à des présentations de films et des sujets plus ou moins légers sur les acteurs stars. Buache, lui, avait à cœur d’analyser ce qu’il voyait, de décortiquer une œuvre – et son utilisation du langage cinématographique – pour en révéler le sens profond.

Obstination et courage

En 1963, rappelle un communiqué de la Cinémathèque suisse, qu'il dirigera jusqu'en 1996, il milite pour pour la Confédération se dote d’une loi sur le cinéma. Entre 1967 et 1970, il codirige le Festival de Locarno. Témoin privilégié à cette époque de l'émergence d'un nouveau cinéma suisse, incarnée à Genève par le Groupe 5, qui réunit entre autres Alain Tanner, Claude Goretta et Michel Soutter, il contribuera fortement à son rayonnement grâce à des liens solides établis notamment avec le Festival de Cannes. Tanner dira de lui qu'il lui a fallu «une obstination et un courage énorme dans un pays où le cinéma n’existait pas».

Si Buache se battait pour que les films soient conservés, une conviction qui voit aujourd'hui la Cinémathèque suisse être une des plus importantes au monde en terme de collections, il se battait aussi pour que les films soient vus, luttant contre toute forme de censure. Interdire la diffusion d'un long métrage revenait pour lui à imposer un ordre moral. Sur le plateau de l'émission Spécial Cinéma, en 1986, il a eu cette saillie géniale: «Quand un monsieur peut prendre un fusil, aller au front et tirer sur d'autres hommes, on peut aussi lui montrer deux personnes qui font l'amour dans un lit. Laissez aux gens une liberté de choix, apprenez-leur à être conscients.»

Passeur et agitateur

Le Lausannois faisait partie de ces cinéphiles qui squattent les premiers rangs des salles obscures, comme être happés par l'écran. Au sortir de certaines projections de presse, on le voyait vitupérer contre l'évolution commerciale du cinéma. Sa détestation d'une bonne partie de la production américaine l'aura fait rater des films importants, comme Sailor et Lula, de David Lynch, que le critique Michel Ciment, directeur de la revue française Positif, comparait à son plus grand désespoir, lors d'une autre émission de Spécial Cinéma, à Buñuel. Lors d'une rencontre avec Bertrand Tavernier, auteur d'un formidable Dictionnaire du cinéma américain, on lui soufflait que Buache, qu'il allait alors retrouver, admirait au moins Clint Eastwood. «Vous savez pourquoi?, avait-il rigolé. Parce que Godard lui a dit qu'il adorait Eastwood!»

Lire également: Le coup de gueule de Freddy Buache à Locarno, en 1970

Freddy Buache, c'était le verbe, la truculence, l'amour du débat, la passion contagieuse. Lauréat d'un Lépoard d'honneur décerné en 1998 par le Festival de Locarno, il a publié de nombreux ouvrages, aussi bien sur le cinéma suisse qu'italien, anglais ou allemand. En avril dernier, il a reçu la médaille de membre honoraire de la FIAF (Fédération internationale des archives du film), lors d'un congrès international qui s'est tenu dans «sa» Cinémathèque suisse. Récemment encore, il assurait son cours sur l'histoire du cinéma, donné à Montbenon en collaboration avec l'Université de Lausanne. Jusqu'au bout, il aura été un passeur, de même qu'un agitateur qui ne plaisait pas à tout le monde. Ce qui est toujours un bon signe d'engagement.

Publicité