Portrait

Frédéric Beigbeder, le jeune homme et la mort

Son dernier roman parle-t-il vraiment de quête de la vie éternelle? Comme d’habitude avec lui, c’est beaucoup plus riche et complexe qu’en apparence: un hymne à la vie, à l’amour, et même à l’«homo sapiens»

Information exclusive à l’intention des plus jeunes de nos lecteurs: le demi-siècle de vie, c’est le cap Horn de l’existence. Une cinquantaine tumultueuse mais pas vraiment rugissante, avec un tour de taille trop généreux, les tendons qui grincent, et les envies d’uriner qui vous réveillent tous les nuits. Frédéric Beigbeder, 52 ans, le raconte à sa façon dans Une Vie sans fin (Grasset, 360 pages): «Le point commun des quinquagénaires, c’est la trouille. Nous arrêtons de fumer et de boire. Nous faisons terriblement attention à ce que nous mangeons. C’est comme si le changement avait eu lieu en une nuit: soudain, mes potes destroy des années 1980 ne jurent que par le bio et le quinoa.»

Lui préfère se raconter autour d’une bouteille de Givry, quand on lui tend une perche sur le temps qui passe. Par quelques anecdotes, son éternel point fort de conteur: «Les filles qui te disent «Monsieur», la barbe qui blanchit, toute une semaine pour récupérer des shots de tequila, et jamais un moment où tout va bien. Le pire qui me soit arrivé: croiser une très jolie jeune fille dans une boîte de nuit, l’aborder, la complimenter, et l’entendre dire: «Vous êtes un ex de ma mère.»

On connaît tous ses faits d’armes mondains: sniffer de la coke sur un capot de voiture pour finir en garde à vue prolongée, des mannequins (beaucoup) à ses bras, son énergie renouvelable dans la dégustation de cocktails. Mais si on déchire les pages des magazines people pour s’attarder sur celles de ses romans, c’est une autre vérité qui s’imprime: la mort est partout. Dans Windows on the World, évidemment, son essai sur le 11 septembre 2001. Dans Un roman français, aussi, avec la mort absurde de son arrière-grand-père sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, et ses référents masculins qui s’évaporent. «J’ai perdu mon père à l’âge de sept ans et mon frère à 18. Or ils étaient les deux hommes de ma vie», dit-il à leur propos.

Paternité et éternité

Les deux hommes sont toujours vivants, mais la mort symbolique n’est-elle parfois pas aussi douloureuse que la vraie? «C’est ça qui m’agace quand je me fais descendre par des critiques qui n’ont rien lu de ce que j’ai écrit avant. Tous mes livres parlent de la mort, je n’ai pas attendu d’avoir 52 ans pour la découvrir. Alors merci de me parler d’Un Roman Français, car je vois les deux livres comme un diptyque. Celui-là qui parle d’être un fils, et Une Vie sans fin qui raconte la paternité, beaucoup plus que la vie éternelle ou le reste. Le héros veut devenir un surhomme grâce à l’éternité, mais il va y arriver d’une autre façon: en devenant un vrai père.» Nous y voilà: ce livre, c’est peut-être juste le regret de savoir qu’il ne verra pas grandir ses enfants jusqu’à point d’âge. Ou une façon de dire qu’il l’a justement déjà atteinte, l’éternité, grâce à sa progéniture.

La réalité, c’est que l’être humain s’en branle de la liberté: il veut la sécurité, manger, boire et baiser. Voilà ce qu’on a appris depuis dix ans: on préfère des like à la préservation d’un jardin secret

Il a heureusement gardé son humour déglingué, sa marque de fabrique originelle. Quand il imagine ce concept TV où les invités doivent gober une drogue sans en connaître les effets avant d’enchaîner un plateau en direct: «J’aimerais beaucoup faire cette émission, elle sauverait la télé, les gens regarderaient vraiment. Les invités pourraient voir des éléphants, s’endormir ou caresser tout le monde selon le produit absorbé, ce serait génial.» Ou quand son robot de compagnie devient très vite trop humain à comparer Hitler et Mozart, à mettre des mains aux fesses des baigneuses de palace. Des moments de légèreté indispensables au milieu de discussions transhumanistes, réelles celles-là, avec des chercheurs réputés ou totalement cinglés.

Frédéric Beigbeder s’est offert une sorte de tour du monde de la génétique, pour une vraie mise en garde contre le monde de demain: «Des limites dans les manipulations génétiques? L’Américain George Church a déjà prévenu qu’il n’y en aurait pas d’autres que celles de notre imagination. Il veut ressusciter les mammouths et l’homme de Néandertal, et utiliser du CO2 pour construire un pont en mousse biologique entre Los Angeles et Tokyo. Ces gars sont des explorateurs, à la fois effrayants et passionnants.»

L’envers de la Suisse

Et le monde d’aujourd’hui? Il ne l’amuse guère, avec sa révolution numérique, ses selfies, ses like sur Facebook, qu’il a fini par quitter: «George Orwell avait imaginé un système totalitaire où on serait tous surveillés par Big Brother. Mais il n’a jamais pensé que les gens seraient candidats à supprimer leur liberté. Et la réalité, c’est que l’être humain s’en branle de la liberté: il veut la sécurité, manger, boire et baiser. Voilà ce qu’on a appris depuis dix ans: on préfère des like à la préservation d’un jardin secret.»

Lire aussi: L’ode à la Suisse de Frédéric Beigbeder

Le sien se trouve au pays basque, où il a définitivement déménagé depuis plusieurs mois avec son épouse genevoise. Déjà deux fois père, il s’apprête à le devenir une troisième fois au printemps. Et imagine sans problème installer un jour toute sa petite famille en Suisse: «Le pays a une image calme, propre, mais j’aime surtout l’envers du décor et ses dérapages nocturnes. C’est comme dans Twin Peaks, de David Lynch: des montagnes, des petits chalets, des gens en apparence très policés, et puis la nuit tombe et ça devient un autre monde. J’aime le côté Jekyll et Hyde du Genevois.»


Profil

1965 Naissance à Neuilly-sur-Seine.

2000 Publie «99 francs», désormais vendu sous le nom 14,99 €.

2009 Prix Renaudot pour «Un Roman Français».

2014 Epouse Lara Micheli (son troisième mariage).

2018 Naissance au printemps de son premier garçon, après ses filles Chloé (1999) et Oona (2015).

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