polar 

Frédéric Jaccaud poursuit un sombre exil technologique

Pour son nouveau roman en Série noire, le Lausannois propose un thriller noir baigné de culture technologique

Le narrateur d’Exil n’a pas de nom. Du moins, il ne le donne pas. C’est une première forme forme d’effacement. Le Lausannois Frédéric Jaccaud façonne un personnage dont l’histoire se révèle riche, qui a son parcours émotionnel, et professionnel, ses détours et ses impasses, mais qui reste comme en retrait, qui ne se donne pas. Il avance, provoqué par les événements, promenant sa douleur et son obstination à exister dans une société qui semble se disloquer.

Au début de son aventure, le héros non nommé est chauffeur pour des prostituées. Au cœur d’une ville de la Côte ouest des Etats-Unis, dans un réseau de call-girls, il est le transporteur. Pour noircir un peu le tableau, il s’imagine lui-même en Charon, l’antique passeur des morts.

L’une de ses protégées, pour laquelle il paraît avoir une certaine affection, est tuée. Elle lui a remis une carte magnétique, et il est pourchassé par un gang qui ne cache pas son intérêt pour cette carte. Il choisit de fuir vers le nord, pense au Canada. Plante sa voiture dans un fossé après un assaut, et se retrouve à Grey Lake, ville paumée et de paumés, tenue par un shérif qui protège l’intrus, suspecté de crime par certains dans le bourg, qu’est devenu notre héros. La communication et la vie sociale ne sont pas les points forts de Grey Lake. Et il y a bien eu crime. En plus, de mystérieux messages codés apparaissent, que le protagoniste espère pouvoir décrypter grâce à un ordinateur expérimental presque ancien, mais puissant.

Ainsi survient la dimension technologique du roman – au fond, le centre de son ambiance comme de son propos. Le héros a travaillé dans «la Vallée», que l’on imagine de silicone, dans ces allées de palmiers et de garages à idées qui s’étalent sous San Francisco. Il évoque un troublant personnage de ce milieu électronique, dans un passé pas si ancien, qui aurait outrepassé de nombreuses limites.

Pris par le suspense, on n’a pas feuilleté ce quatrième roman de Frédéric Jaccaud, après Monstre: Une Enfance, La Nuit et Hécate. C’est à la fin de l’intrigue que l’on a découvert un abécédaire, qui précise quelques réels éléments de décor, de structure, de l’environnement d’Exil: entre autres, la notion de «l’axe du mal» lancée au reste de la planète par le leader du monde libre en 1983, la naissance du GPS, l’initiative de défense stratégique… Les années Reagan marquent cette histoire. Pour le nouveau sommet de la Guerre froide et la paranoïa de ce temps-là, et pour ses creusets technologiques.

Par ses croisements d’époque et ses brouillages de frontières, Exil constitue un polar trempé dans une certaine culture des techniques nouvelles – même si les ordinateurs ne résolvent pas les mystères, ni n’éclaircissent les ténèbres. On ne dévoile rien en citant cette belle phrase, mise ensuite en exergue, qui condense cet univers personnel, mais ressemblant à une réalité bien actuelle: «Un royaume créé par nous, à notre image, traversé d’éclairs numériques, gonflé de données totales, en perpétuelle redéfinition, dans lequel nous nous diluerons.»

Après Hécate, dans lequel il explorait un fait divers tout à fait sordide, Frédéric Jaccaud confirme et surprend. Si l’on en doutait, le Romand avance dans l’obscurité de ses projections intérieures, déployées dans une langue élégante et infiniment pessimiste. Et puis, il essaie aussi, il tente le changement d’atmosphère, l’exploration d’autres faces de ce prisme noir qu’est le monde.

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