Cinéma

Frédéric Maire: «Dans une cinémathèque, on réfléchit en années plutôt qu’en mois»

Il a fait des films, écrit sur le cinéma, inventé la Lanterne magique, dirigé le Festival du film de Locarno. Passionné et actif, le cinéphile neuchâtelois dirige depuis dix ans la Cinémathèque suisse, qui ouvre enfin son Centre de recherche et d’archivage de Penthaz

Quelque 85 000 films, 700 000 bobines, 500 000 affiches, 2 500 000 photographies, 26 000 livres, 720 000 exemplaires de périodiques, 10 000 scénarios, 200 fonds d’archives papier, 240 000 dossiers documentaires, 2000 appareils anciens placent la Cinémathèque suisse au sixième rang des cinémathèques du monde en termes de collections.

Patiemment constitué au fil des décennies par quelques flibustiers de la cinéphilie, ce trésor a longtemps été entreposé dans une dizaine de bâtiments de fortune. En 1988, Freddy Buache acquiert d’anciens ateliers de reliure à Penthaz où sont rassemblées dès 1992 les archives. La Confédération rachète le bâtiment en 1998. Dix ans plus tard, le parlement vote un crédit de 49,5 millions de francs et le chantier commence en 2010.

Au sujet du fondateur de la Cinémathèque: Freddy Buache, disparition d'un passeur

Septembre 2019: le Centre de recherche et d’archivage de la Cinémathèque suisse à Penthaz est enfin inauguré. Tapi au creux de la campagne vaudoise, ce bâtiment fait 107 mètres de long et compte trois étages souterrains, abritant les chambres froides où hibernent les pellicules argentiques. Son volume est de 53 500 m3, il occupe 13 250 m2 au sol et offre plus de 50 000 mètres de rayonnages.

L’amiral de ce paquebot high-tech aux soutes immensément profondes, c’est Frédéric Maire. Ce Neuchâtelois aux manières rondes et à l’intelligence vive a succédé à Freddy Buache et Hervé Dumont à la tête de l’institution il y a dix ans. Conciliant pragmatisme et passion, il a joué un rôle décisif dans le paysage cinématographique suisse, en collaborant au Festival de Locarno avant de le diriger ou en inventant la Lanterne magique, le ciné-club des enfants.

A propos du nouveau bâtiment: Un palais high-tech pour la Cinémathèque suisse

Au-delà du cinéma, cet honnête homme s’intéresse à toute forme de culture. Il se nourrit de théâtre, de musique, de cirque, de danse, de peinture, de musique, d’art contemporain, de littérature et aussi de bande dessinée, et engage la Cinémathèque suisse dans des partenariats fructueux avec BD-Fil, le Musée de l’Elysée, l’Hermitage ou le Salon du livre. Rencontre.

Le Temps: Comment la cinéphilie vous est-elle venue?

Frédéric Maire: La cinéphilie passive, c’est-à-dire aimer voir des films, est très ancienne. On n’avait pas la télé à la maison. J’allais au cinéma avec ma mère, et ma grand-mère quand j’étais en Italie. Sur une petite place du village où l’on passait l’été, le curé projetait des westerns sur un écran plaqué sur la paroi de l’église! Ce contraste était assez extraordinaire. Plus tard, j’ai suivi les semaines hors cadre données par Freddy Buache au Gymnase cantonal de Neuchâtel. Là, j’ai commencé à découvrir des choses fascinantes, notamment les premiers films de Straub et Huillet. En 1979, j’ai fait Cinema&Gioventù au Festival de Locarno. J’ai découvert cet autre monde du cinéma, les rencontres avec les auteurs, les films des pays lointains, notamment les films de l’Est… C’était extraordinaire. Je me souviens d’une réalisatrice russe dont le discours était traduit en réponses standard d’ordre stalinien, d’un cinéaste hongrois qui s’exprimait en anglais par périphrases métaphoriques et d’un comédien polonais qui parlait franco. On sentait le monde en train de changer. Ces éléments sont à la base de mon amour du cinéma.

Y a-t-il eu un moment où vous avez su que vous consacreriez votre existence au cinéma?

Non. J’en doute encore aujourd’hui (rires). J’ai l’impression que tout est arrivé un peu par accident. Je suivais un cursus tout ce qu’il y a de plus normal à l’université, d’abord en sciences économiques, politiques et sociales, puis en lettres. J’ai commencé à faire des critiques de films en 1983. De fil en aiguille – critiques, réalisation de films, petites collaborations avec la télé, puis activités à Locarno – est arrivé un moment où je me suis rendu compte que je gagnais ma vie avec le cinéma. Au fond, je me suis mis à travailler dans le cinéma en dilettante, sans vraiment m’en rendre compte.

Avec Vincent Adatte et Francine Pickel, vous avez eu un trait de génie en inventant la Lanterne magique…

Le directeur du Centre culturel neuchâtelois avait mis sur pied une saison de théâtre pour enfants qui marchait très bien. Pourquoi ne pas faire la même chose avec le cinéma? Ça nous a frappés comme une évidence. Nous avons élaboré un concept qui a très peu varié jusqu’à aujourd’hui. Il était lié aux émotions, à notre amitié pour le dessinateur Noyau qui fait des illustrations et au service d’une pédagogie visant à retrouver dans les yeux des enfants le plaisir que nous avions quand nous étions enfants. C’est aussi bête que ça.

Les cinémathèques s’insèrent dans ce grand mouvement de numérisation et de valorisation du patrimoine

Frédéric Maire

Vous avez dirigé pendant cinq ans le Festival de Locarno. Quelle empreinte avez-vous laissée sur la manifestation?

Je n’aurai pas la prétention de dire que j’ai laissé une empreinte. Je me suis inscrit dans une continuité qui se poursuit aujourd’hui. J’ai essayé d’amener un changement de paradigme sur les rétrospectives en invitant des cinéastes de préférence vivants. La rétrospective sur le cinéma d’animation japonais qu’on avait montée avec Carlo Chatrian était vraiment la première de cette ampleur en Europe. Elle est encore aujourd’hui reconnue comme une rétrospective pionnière. Je garde aussi un grand souvenir de la rétrospective Moretti. Nanni Moretti est réputé pour son caractère difficile. On espérait qu’il resterait deux ou trois jours, il est resté finalement une semaine. Il a adoré Locarno et fait un film exprès pour la rétrospective.

Diriger la Cinémathèque suisse vous inspire davantage que diriger un festival?

Non. Il n’y a pas de différence. A Locarno, on montrait du cinéma contemporain et du film historique. Dans une cinémathèque, on pense évidemment aussi au cinéma d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Pendant un festival, on a peu de temps à consacrer à un film, car il y en a des dizaines d’autres. Alors qu’en cinémathèque on a le temps de parler avec nos invités, de les mettre en valeur. Les cinémathèques s’insèrent dans ce grand mouvement de numérisation et de valorisation du patrimoine. On est impliqué dans Cannes Classics, Venise Classics, Berlin Classics… On devient des partenaires importants et historiques des festivals. On retrouve souvent les mêmes personnes à la tête des festivals et des cinémathèques. Alberto Barbera, directeur de la Mostra de Venise, était le directeur du Musée du cinéma de Turin, et Thierry Frémaux dirige en même temps le Festival de Cannes, l’Institut Lumière et le Lyon Lumière, qui est un grand festival de patrimoine…

Quelles sont les vertus cardinales d’un directeur de cinémathèque?

La patience, je pense. A tous les niveaux. Il faut arriver à faire comprendre qu’il est important de déposer les œuvres pour les archiver. Ce n’est pas toujours évident, car les gens ont de la peine à se séparer de leurs biens. Il faut prendre le temps de les convaincre du bien-fondé de notre travail et d’obtenir les moyens et les espaces que ce travail nécessite. Si on n’était pas patients, Penthaz, tel qu’il est aujourd’hui, n’aurait pas vu le jour… Il y a quand même eu neuf ans de chantier, auxquels il faut ajouter plusieurs années préalables de discussions et de négociations auprès des partenaires. Il faut vraiment de la patience. On réfléchit, dans une cinémathèque, en années plutôt qu’en mois.

Avez-vous l’impression que les autorités suisses ont désormais intégré l’importance de la culture – le Centre de Penthaz étant la matérialisation de cet état d’esprit?

J’en suis convaincu, et je ne suis pas le seul à le penser puisque Freddy Buache l’a dit à la télévision romande, je crois le jour où l’on a posé la première pierre de Penthaz en mars 2011. Il s’est exclamé: «La Confédération a mis cent ans à s’apercevoir de l’importance du cinéma, mais enfin c’est fait!» Il est vrai que c’est une très longue histoire, avec beaucoup d’incompréhensions qui survivent probablement aujourd’hui encore. Je pense que notre mission principale consiste en un immense effort pédagogique pour faire comprendre qui on est, à quoi on sert, pourquoi on est là et pourquoi il est important d’avoir une cinémathèque, tout comme une bibliothèque ou un musée national.

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Diriger une cinémathèque, c’est aimer et protéger la mémoire du cinéma. C’est aussi s’impliquer dans des tâches pratiques et administratives parfois rébarbatives…

Je me suis beaucoup impliqué dans le chantier. J’ai dialogué avec les architectes et les maîtres d’état. J’ai essayé de suivre toutes les étapes, parce que parfois le diable se cache dans les détails. Le type de serrure, la couleur de la peinture murale peuvent avoir une certaine importance. J’aime construire, et c’est quelque chose qui m’avait manqué à Locarno. Le festival se construit chaque année comme le Paléo. Tous ses espaces, le Fevi, la Piazza Grande, la Magnolia, la Rotonda, sont provisoires. Maintenant il y a enfin le Palacinema, un projet vieux de quinze ans. Avec la Cinémathèque, j’arrive dans un lieu où l’on peut construire véritablement, planifier une aventure à long terme, avoir des bâtiments qui correspondent à notre mission. Donc rien ne m’ennuie. Cela dit, il est vrai que certains travaux liés au «controlling» et à toutes sortes de mots en -ing sont parfois un peu fastidieux. Mais c’est un devoir dans une institution publique qui gère pas mal d’argent.

Un film, qu’on le voie en 35 mm sur l’immense écran d’une grande salle historique ou en numérique sur un écran télé, voire un téléphone portable, s’il est bon, résistera à tous les formats

Frédéric Maire

Les divers locaux que la Cinémathèque suisse a occupés se sont progressivement révélés trop petits. Craignez-vous que cela n’arrive aux 50 000 mètres d’étagères de Penthaz?

La grande interrogation est: que va-t-il se passer avec une partie des archives de la télévision? Si on décide de les conserver ici, il y aurait de quoi construire un demi-Penthaz en plus. Cette discussion doit avoir lieu entre la SSR, l’Ofcom et l’OFC. Hormis cette inconnue, on approche de la fin de l’archivage du cinéma argentique. Et heureusement, le numérique semble se miniaturiser au fur et à mesure que nos archives augmentent. Les supports permettent d’emmagasiner deux fois, quatre fois, huit fois plus de données sur une même cassette. Pour l’instant, je n’ai pas trop de craintes. En revanche, plus on développe de projets, plus on risque de se retrouver à l’étroit au niveau des collaborateurs et des chercheurs. Mais on est bon pour tenir quelques décennies…

L’avancée du numérique modifie profondément le travail des cinémathèques. Avez-vous la nostalgie de l’argentique?

C’est une évolution fascinante. Avec évidemment de gros risques pour l’archivage, parce que le numérique est d’une grande fragilité et son obsolescence extrêmement rapide. On ne sait pas trop comment répondre aux grandes questions que pose l’archivage numérique. On est dans un domaine expérimental. Sinon je n’ai pas de problème avec les projections numériques. J’ai introduit la première projection numérique sur la Piazza Grande. Un film, qu’on le voie en 35 mm sur l’immense écran d’une grande salle historique ou en numérique sur un écran télé, voire un téléphone portable, s’il est bon, il résistera à tous les formats. Je sais que ça semble iconoclaste aux cinéphiles classiques… Je pense que le numérique permet de revaloriser un patrimoine. Honnêtement, voir une copie 35, c’est très beau quand elle est en bon état. Or les copies étaient rarement bonnes et les projecteurs des salles de cinéma rarement bien réglés. Je pense que le numérique a permis de gagner en qualité. Le corollaire du digital, c’est qu’avec une image parfaitement nette et un son superbe on voit plus vite qu’un film est franchement mauvais…

Avez-vous déjà regardé un film sur un téléphone portable?

Oui, ça m’est arrivé. Et quand j’étais à Locarno, sur mon ordinateur, j’en ai vu des milliers. Pour des raisons professionnelles, pas pour mon plaisir.

Un directeur de cinémathèque peut-il admettre philosophiquement qu’un film disparaisse?

Non, je ne l’admets pas. Même les plus mauvais films racontent quelque chose d’un moment, d’un monde, d’une vision du monde. Une œuvre doit subsister. Cela doit être dans mon ADN. C’est pourquoi je suis devenu archiviste. L’accumulation, la conservation sont essentielles pour moi. Qu’on ait perdu entre 70 et 80% du patrimoine du cinéma muet me revient fréquemment en tête et j’espère qu’on ne va pas le revivre avec le numérique. Les premières années du numérique, on ne savait pas comment le gérer. Des distributeurs, producteurs ou cinéastes pensent avoir leur film sur un disque dur à la cave. Or le disque est mort depuis longtemps, et le film aussi…


Profil

1961 Naissance à Neuchâtel.

1979 Participe à Cinema&Gioventù dans la cadre du Festival de Locarno.

1986 Collabore avec le Festival de Locarno.

1992 Cofonde la Lanterne magique.

2006 Devient le directeur artistique du Festival de Locarno.

2009 Nommé directeur de la Cinémathèque suisse.

2019 Inauguration du Centre de recherche et d’archivage de la Cinémathèque suisse à Penthaz.


Questionnaire Suisse

Quand avez-vous voté pour la dernière fois?
Je vote toujours à toutes les votations.

Votre premier souvenir de la politique?
L’entrée des chars russes à Prague en 1968. J’avais 6 ans, je voyais ces images à la télé, je ne comprenais pas tout mais je sentais que c’était important.

Un adjectif pour qualifier le citoyen que vous êtes?
Actif.

Quelque chose à changer dans le système politique suisse?
Retrouver un dialogue moins opposé, plus constructif.

Une figure politique suisse que vous admirez?
Ruth Dreifuss.

Une figure politique suisse que vous détestez?
Je suis Suisse. Je ne déteste personne.

Combien de langues nationales maîtrisez-vous?
Trois.

A quel point vos idées politiques ont-elles changé depuis vos jeunes années?
Très peu.

Une cause politique qui vous tient particulièrement à cœur?
L’égalité.

Le 1er août, un jour comme les autres?
Non, c’est la fête qui devrait unir les différences de notre pays si multiple.

Un Heimatfilm qui vous tient à cœur?
«Roméo et Juliette au village», de Hans Trommer et Valerian Schmidely (1941), adaptation de la nouvelle de Gottfried Keller.

Préféreriez-vous que votre fille se lance dans une carrière politique ou une carrière de cinéaste?
Si elle le souhaite, l’une comme l’autre. Un film est toujours politique.

Votre plat suisse préféré?
La fondue. Mais en tant que Neuchâtelois, je lui préfère encore le traditionnel gâteau au beurre, cuit au feu de bois, presque introuvable aujourd’hui hélas.

A quand remonte votre dernière visite au Palais fédéral?
Il y a deux ans à la bibliothèque du parlement pour un apéro organisé conjointement par la Cinémathèque suisse et Memoriav.

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