Ceux qui ont goûté à sa choucroute n'en sont pas revenus. Car Frédéric Pajak aime la cuisine. Pas celle qui se flambe à l'azote liquide, la vraie, celle qui mijote au siècle des siècles et qui a pour nom bœuf bourguignon, bouillabaisse, navarin d'agneau, cassoulet de Castelnaudary... Toujours en déplacement, habitué des restaurants, l'écrivain-dessinateur a envie de pleurer en découvrant les plats qu'on lui sert. Car le génie modeste de la cuisine populaire s'est dissous entre la veulerie de la malbouffe et l'arrogance de la gastronomie.

Farandole

Le premier chapitre du quatrième tome du Manifeste incertain est consacré aux plaisirs de la table. «Je juge un peuple à sa cuisine», écrit Pajak. Or la France va mal. Farandole de produits dévitalisés, mondialisés, aux traçabilités hallucinées, que tentent de démentir le culte du terroir, ce fantasme d'authenticité, et la vénération du chef, cette nouvelle figure de star pratiquant «une cuisine prétentieuse et grandiloquente, faite de provincialisme repenti et d'exotisme parcimonieux». Foudroyant les cuistres fiers de dresser «une limande torsadée en équilibre sur des asperges debout», Pajak termine son réquisitoire en rendant grâce à un des seuls peuples qui puisse «s'enorgueillir d'avoir encore une cuisine intacte»: le peuple italien. Ô petits artichauts, piments farcis à la ricotta, anchois marinés....

Saveurs

Ce premier chapitre n'entretient pas de lien direct avec le corps de l'ouvrage. Il donne toutefois sa saveur au quatrième tome de ce cycle imaginé il y a près d'un demi-siècle pour introduire le doute dans le dogme. Car le Manifeste parle de l'homme, cette chétive créature qui pérore, qui aimerait avoir l'air, qui croit savoir et tâtonne dans le noir. Peut-être atteint-il à une forme de vérité, de plénitude à table? Mens sana in stomacho pleno...

A Tenerife, Frédéric Pajak embarque sur le Magnifica pour une traversée de l'Atlantique qui le mène à Buenos Aires. Dans son bagage, il a l'Essai sur l'inégalité des races humaines, livre «redouté par les réactionnaires, haï par les progressistes, répudié par les illettrés». Les trois premiers volumes du Manifeste s'organisaient autour de la belle figure du philosophe Walter Benjamin. Joseph Arthur de Gobineau (1816-1882) s'arroge la place centrale dans La Liberté obligatoire. Mis au pilori par les sectateurs hâtifs de la pensée humaniste qui le désignent comme fondateur des thèses racistes aryennes, l'écrivain brillant et diplomate inspiré s’avère infiniment plus complexe que l'épouvantail qu'en ont fait de vertueux procureurs.

Pajak retrace les errances sentimentales et philosophiques d'un dandy qui traversait la vie en la méprisant, contextualise une pensée dans son siècle, rétablit l'exactitude des faits et des mots. Foncièrement pessimiste, le comte de Gobineau étudie la chute des civilisations et, souscrivant aux préjugés de son temps, affirme la supériorité de la race blanche. Les racistes du XIXe siècle, dont son ami Richard Wagner, y puisent des arguments, sans relever la «bienveillance admirative» que l'auteur témoigne aux Juifs, ni la véritable passion qu’il nourrit pour la Perse. Il passe trois ans à Téhéran, comme premier secrétaire de la légation française. Il y apprend le persan, lit le Coran, s'initie au soufisme...

Couleurs en noir et blanc

Pendant ce temps, le Magnifica cingle vers le sud. Ecrivain voyageur, Frédéric Pajak a la plume satirique pour relater quelques épisodes de La Croisière s'amuse, mélancolique pour dire les couleurs changeantes de la mer, la décrépitude de Recife, puis la poussière de Buenos Aires, où l'on mange des steaks au goût de plâtre, et enfin l'accablante beauté du lac Nahuel Huapi. Son style étincelle avec une vigueur nouvelle. Il évoque des couleurs si fantastiques que l'œil cherche instinctivement confirmation dans les dessins. Mais ceux-ci sont en noir et blanc, surtout en noir, un noir profond, implacable, exigeant. Alors, pour voir le bleu outremer et le «bleu de Prusse presque noirci», il faut se référer à sa palette intérieure.

Cancre

Après Mai 68, la liberté n'avait aucun caractère facultatif et le très turbulent Frédéric Pajak s'est retrouvé dans une école autogérée du sud de la France. Il y apprend à s'ennuyer, à boire, à fuguer en attendant que la faillite financière succède à la faillite pédagogique de l’établissement. Il évoque les heures d’ennui, quelques camarades, des desseins esquissés, des dessins de Gébé dans Hara-Kiri.

Dans le dernier chapitre, le cancre revient dans la Drôme, où il a connu «l'horreur de la liberté dictée». Un peu de nostalgie affleure. «Je refais les chemins d'autrefois, et les chemins me refont». Le livre se termine sur l'image d'arbres nus à contre-jour, silhouettes épurées dressant leurs branches vers le ciel. Quant au dessin de couverture, il fait abstraction des figures humaines. Cette composition tachiste dévoile le cosmos. Ce même ciel immense qui s'ouvrait au-dessus de Gobineau, de Gébé, d'une maison ouvrière de Seine-et-Marne où l'auteur a mangé des paupiettes de veau. Le ciel qui unit la grande histoire et la petite histoire, l'universel et l'intime, le sublime et le banal, les certitudes et leurs ombres.

Antoine Duplan

GENRE Chroniques dessinées
AUTEUR Frédéric Pajak
TITRE Manifeste incertain tome 4, La Liberté obligatoire
EDITEUR Noir sur Blanc
PAGES 220