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Frédéric Pajak manifeste une humeur sombre

La noirceur de l’encre témoigne de la déliquescence morale du monde contemporain et déteint sur la tonalité de «Cartographie du souvenir», huitième et avant-dernier volume du «Manifeste incertain»

C’était hier, c’était en 2012. Frédéric Pajak se lançait dans la vaste entreprise du Manifeste incertain, une citadelle de papier en neuf volumes qui avait pour ambition de retracer par le texte et l’image une vie dans toutes ses profondeurs. Il s’agissait non seulement d’évoquer les souvenirs, les expériences personnelles, les voyages, l’amitié, le deuil, mais aussi de convoquer les compagnons de route, simples camarades de classe ou créateurs ayant projeté leur lumière sur les jours et les peines. Ainsi les lecteurs ont-ils cheminé aux côtés de Walter Benjamin, André Breton, Gébé, Hannah Arendt, Van Gogh, Ezra Pound, Marina Tsvetaieva, Emily Dickinson…

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Ce compendium se double d’une exigence morale: défier les certitudes idéologiques, celles qui viciaient les années 1970, quand l’auteur adolescent nourrissait déjà l’idée d’une somme indéterministe, et empoisonnent aujourd’hui encore les débats intellectuels.

«Cloaque des start-up»

Voici déjà le huitième tome du Manifeste incertain. Cette Cartographie du souvenir est d’humeur sombre. Les années enfuies pèsent. Le monde contemporain semble forcer Pajak à abdiquer son principe d’incertitude. «Sans sépulture, Paris a rendu l’âme.» Fuyant le «cloaque des start-up», l’écrivain et dessinateur a quitté la capitale mourant sous les assauts d’une modernité vénale qui transforme les vieux bistrots en fast-food pour aller vivre en province. Dans le soir qui descend sur le monde, il regarde les arbres et note: «Bientôt, lorsque la Terre sera redevenue enfin nue, bras dessus bras dessous, en un balancement à peine perceptible, les beaux arbres nous dédieront peut-être une complainte, dans le sifflement du vent?»

Inconsolable comme les coquillages que la mer a déposés sur la plage, il conserve sa lucidité («En dédaignant la société comme je le fais, je deviens amer. Amer, je deviens sentencieux. J’écris donc de désolantes sentences. Dieu merci, le matin j’en rature le plus possible») et doute sporadiquement de l’écriture salvatrice: «Sitôt écrits, les mots meurent à leur tour.»

Les écrivains se font rares dans ce volume. C’est tardivement que Pajak convoque Ernest Renan qui, grandi dans l’ombre de la cathédrale de Tréguier dans une Bretagne pleine encore de korrigans, étudie la sociologie, mais se détourne de la prêtrise pour aller vers la science. Et puis Paul Léautaud, ce misanthrope forcené qui détestait les enfants, préférait les chats aux humains et n’a jamais eu que lui pour sujet.

Prénom d’étoile

Frédéric Pajak a vécu à Lausanne et entretient avec la Suisse un rapport aigre-doux. Cartographie du souvenir s’ouvre et se conclut par deux chapitres suisses qui paraissent écrits à la manière des deux plus célèbres écrivains vaudois. «Mauvais souvenir» évoque une autre vie, «comme un éclat de verre», dominée par une figure paternelle renvoyant à celle de l’Ogre qui fit la gloire de Jacques Chessex. Le narrateur a pour beau-père Arnolphe, un tyran domestique, promoteur immobilier ayant bétonné de tout son cœur la région lausannoise, arpentant les sous-bois comme un sanglier et adepte de magie noire. Il n’a que mépris pour son beau-fils, ce peintre voué à l’échec. Entre errances nocturnes et flambées éthyliques, dans la tourmente des malédictions et l’ombre d’un Beretta enterré, le récit témoigne d’une noirceur très chessexienne.

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Le dernier chapitre, «Stella», invoque sur le mode de Charles-Ferdinand Ramuz une grande peur dans la montagne. Un soir d’orage, le narrateur trouve refuge dans un chalet d’alpage où vit une jeune fromagère muette. Lorsqu’il y retourne, Stella a disparu, ainsi que sa bible ouverte «à une page de l’apôtre Jean». La fille au prénom d’étoile a été internée.

Des étoiles, Pajak en a dessiné des milliers pour accompagner les stances de la désillusion parisienne. Et pour évoquer un ancien voyage en Chine, il procède à des collages, des fragmentations de signes, comme si seule l’abstraction était apte à exprimer l’indicible mystère du monde. Il maîtrise de façon unique l’art du décalage fertile entre le texte et l’image. Arnolphe l’infâme ou la tragique Stella ne sont pas représentés, juste suggérés à travers des rues et des immeubles lausannois, des escarpements alpins, le vol des aigles ou le saut de l’ange depuis le plongeoir de la piscine de Bellerive, natures mortes et instants suspendus aux noirs implacables.


Frédéric Pajak est au Livre sur les quais de Morges, du 6 au 8 septembre. Et il reçoit le Goncourt de la biographie pour le «Manifeste 7» (Marina Tsvetaieva) au Salon de Nancy, le 14 septembre.


Genre: essai

Auteur: Frédéric Pajak

Titre: Manifeste incertain volume VIII, Cartographie du souvenir

Editeur: Les Editions Noir sur Blanc

Pages: 288 p

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