Livre

Frédéric Pajak prend Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva pour guides vers l’invisible

Dans le septième volume du «Manifeste incertain», Frédéric Pajak plonge dans l’âme humaine en compagnie de deux poétesses, Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva

Les deux tiers inférieurs de l’image sombrent dans une noirceur d’encre de Chine profonde comme le tombeau. Quelques sarments de vigne, un muret se détachent à contre-jour sur la clarté d’une étendue aquatique et d’un vaste ciel griffé de nuages. Ce paysage grandiose évoquant quelque estuaire exotique, c’est bien le lac Léman vu de Pully. Le réalisme imaginaire de ce panorama trouble. C’est l’essence de la région pulliérane, son «idée» au sens platonicien du terme, que Frédéric Pajak capte dans ce tableau, poussant à revoir tous les autres paysages du livre avec un regard neuf, une sensibilité accrue. La rivière Oka, les bords de la mer Caspienne, la Volga vue d’un pont, et d’autres cours d’eau, d’autres plaines et bocages de Russie, et encore ces plongées tachistes dans des sous-bois dont la plume traduit le souffle du vent, le miroitement des feuilles, la vibration des branches et la mélancolie inhérente à toute chose…

En 2012, Frédéric Pajak entame un vaste projet en neuf volumes, un mélange de mots et d’images dont il rêve depuis l’enfance. Mû par un humanisme exigeant, le Manifeste incertain a pour principe de mettre les dogmes à l’épreuve des faits, de réhabiliter des artistes ou des penseurs vilipendés. D’illustres fantômes, comme Walter Benjamin, André Breton, Hannah Arendt, le comte de Gobineau, Ezra Pound traversent les pages, flanqués de quelques figurants, camarades de classe, gougnafiers de passage, femmes jadis aimées, copains de toujours…

Contemplatrice immobile

Le cinquième chapitre du Manifeste incertain se concentrait sur Van Gogh, figure aveuglément solaire; le sixième sur l’auteur lui-même. Sous-titré L’immense poésie, l’antépénultième s’articule autour de deux figures de la poésie, Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva. «Là où le plus souvent le mâle versificateur s’acharne à capturer les choses et les êtres, la femme poète s’aventure en elle-même, dans des régions mentales souvent épargnées», note Frédéric Pajak.

Emily Dickinson (1830-1886) est née et décédée à Amherst, Massachusetts. Elle a écrit quelque 1800 poèmes; seule une dizaine ont été publiés de son vivant. Elle entretient des correspondances passionnées avec des amis des deux sexes, ne se marie pas, préfère le chant du merle aux sermons dominicaux, vit en recluse, s’absente sans bruit de cette vie comme s’éteint une bougie. Trente-cinq pages suffisent à invoquer cette contemplatrice immobile des espaces intérieurs.

Frédéric Pajak s’envole pour la Russie. Grisé par l’immensité de cette terre méconnue, il va de Moscou à Koktebel, de Saint-Pétersbourg à Taroussa sur les traces de Marina Tsvetaieva (1892-1941). Deux cents pages sont nécessaires pour retracer avec précision les tribulations de cette femme subissant de plein fouet les convulsions de l’histoire. Dotée d’une intelligence supérieure et d’un caractère fantasque, douée pour la musique et les langues, elle fuit la Révolution d’octobre, vit en exil à Prague et Paris, multiplie les liaisons amoureuses. De retour en Union soviétique, elle éprouve les rigueurs du régime stalinien. Son mari, impliqué dans l’assassinat d’un espion soviétique à Pully, disparaît; sa fille Alia passe huit ans en camp – son autre fille, Irina, est morte de faim en 1920. A court de ressources, à bout de souffle, Marina Tsvetaieva se pend en 1941. Son fils Murr est tué à la guerre en 1944.

Le souffle dévastateur de l’histoire passe sur le Manifeste incertain 7, attisant le désespoir de l’auteur. Mais il se mêle au souffle plus puissant encore de la poésie. «Le Paysage de l’Ame nécessite un Poumon, mais pas une Langue», rappelle Emily, quand Marina dit: «Qu’est-ce que je fais sur terre? J’écoute mon âme.»


Manifeste incertain 7 – Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva, L’immense poésie. Texte et dessins de Frédéric Pajak. Les Editions Noir sur Blanc, 320 p.

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