Si le Manifeste incertain est un pic, Frédéric Pajak est arrivé au sommet et il s’accorde une pause avant de redescendre. S’il est une journée, midi sonne, sous le soleil exactement, qui annihile les ombres, sauf celles de la folie.

Lancé en 2012, le vaste projet du Manifeste comptera neuf volumes en 2020. De Port-Bou au lac Nahuel Huapi, l’auteur a taillé la route avec Walter Benjamin et le comte de Gobineau, pris la tangente avec Beckett, Bram Van Velde, André Breton, Ezra Pound, Paul Léautaud, Ludwig Hohl, Hannah Arendt, Edward Hopper, Franz Kafka, Cesare Pavese, Ezra Pound, arpenté quelques chemins de traverse avec des seconds rôles de la comédie humaine, pédagogues incompétents, fâcheux divers, amis perdus de vue, simples silhouettes entr’aperçues…

Renonçant à l’art de l’égarement que prônait Walter Benjamin, l’auteur consacre le cinquième volume du Manifeste à Vincent Van Gogh, peintre d’une aveuglante célébrité. Rares sont les demeures bourgeoises qui ne s’enorgueillissent pas de quelques copies de Tournesols… Pajak ne tente pas une énième biographie de nature hagiographique – le génie dont les toiles pulvérisent les records du marché de l’art tandis qu’il est mort dans la misère – à plus-value sensationnaliste – oreille coupée… Il attaque son sujet frontalement, le regarde en face de la même manière que le peintre toisait le soleil. Redessiné par Pajak, Vincent s’affiche en couverture du livre. Son regard perçant, dissymétrique nous happe et impose un sentiment de confraternité inquiète.

«Tant de pâte»

«J’avais oublié Vincent». Le livre s’ouvre sur ce constat apaisé. Autrefois, Pajak s’était ému devant l’autoportrait à l’oreille coupée ou le champ de blé «cassé par un chemin de terre battue qui ne mène nulle part». Mais le peintre était sorti de son esprit. «Tant de pâte, tant de couleur, tant de soleil» lui coupaient le souffle. Le peintre s’est réimposé à lui par le truchement d’un petit rien, un quasi-fétu de paille: le roseau de Camargue. Découvert tardivement par Van Gogh, cet outil bouleverse son dessin et change sa vision. Il «fait appel à la part intacte de notre âme».

Le Manifeste a pour mission d’introduire le doute dans le dogme en rétablissant l’exactitude des faits. Pajak s’en tient à sa méthode. Il reconstitue précisément, sans effets de style, le parcours de Vincent, cet extrémiste de la foi et de l’art, qui a été pasteur sans faire de théologie et peintre sans suivre de cours.
Il rappelle ses jeunes années dans le Brabant de Hollande et ses premières colères, sa scolarité interrompue, son intérêt grandissant pour la peinture. Sa vocation de prédicateur, son emballement mystique et l’ascèse qu’il s’impose, son ministère de catéchiste dans le Borinage, pays minier dont les rudes habitants considèrent avec inquiétude ce fou de Dieu.

Les dessins maladroits dans lesquels il témoigne de l’âpre réalité des mines. Une vie de bâton de chaise, l’alcoolisme, la syphilis. Les Mangeurs de pommes de terre, cette œuvre objectivement laide représentant le repas d’une famille de gueux écrasés par la misère existentielle. Le séjour à Paris, puis Arles, les crises de démence qui le mènent à l’asile d’aliénés de Saint-Rémy et à la mort, cet étrange balle qu’il se tire dans la poitrine sous un soleil de juillet explosant en éparpillements de corbeaux.

Aplats péremptoires

Les mineurs «ombrageux et hostiles» du Borinage s’extirpent des puits, noirs comme des ramoneurs. «Sur la neige fraîchement tombée, ils ressemblent à des caractères d’écriture sur une feuille de papier blanc, «telles les pages de l’Evangile». Ces hiéroglyphes humains revivent dans les impressionnants dessins dont Pajak accompagne son texte. Aplats péremptoires de noirs, hachures inlassables exprimant une infinité de nuances, feuillages mouchetés de points, ciels creusés de spirales qui aspirent le regard… Tracés à la pointe d’un roseau de Camargue affûté, ces contrepoints donnent à voir des figures humaines fraternelles et des paysages où se perdre en rêveries.