Le rire de l’autre

Frédéric Recrosio: rupture d’aphorisme, avec Emile Cioran

Le Valaisan vu jadis les fesses à l'air sur scène avec son complice Mudry, adule Emil Cioran, philosophe et poète intranquille, qui a porté à son sommet l'art de la formule juste et percutante

Qui fait rire ceux qui nous font rire? Du 9 au 16 juillet, cinq humoristes romands racontent leurs modèles et leurs sources d'inspiration dans «Le Temps»

Episodes précédents:

Ce 10 juin 2018, place de la Planta, il assuma le rôle du bouffon sédunois. Des tables, 300 bouteilles de vin valaisan, du saucisson, des tomates cerises et les fameuses croustilles. Jour de vote: pour ou contre les JO? Ce sera non. Frédéric Recrosio n’a pas pris parti, sinon celui d’en sourire. Il a appelé ce rendez-vous l’apéro de la réconciliation, «parce que la campagne fut crispée et même parfois violente.»

On s’agglutina donc, on commenta et l’on passa vite à autre chose: trinquer en toute convivialité. «Hache de guerre enterrée, opération réussie», observa sur les coups de 15 heures le gentil organisateur. Deux heures plus tard, ils n’étaient plus qu’une poignée à faire place nette, collecter les cadavres de bouteille, emplir les poubelles, plier les tables tandis que les militants, vainqueurs comme vaincus, s’en étaient allés poursuivre ailleurs leurs agapes. Oser ce jeu de mots: il fut au fou et au moulin. Appréciera-t-il? Sans doute.

Liberté totale

Le moulin, celui de la parole parce qu’il est homme sur scène, seul le plus souvent, muni de ses seuls mots pour captiver. Le fou, celui du roi. Souvenez-vous: vers 2007, il fut pendant cinq ans chroniqueur sur France Inter chez Stéphane Bern. Nom de l’émission: Le fou du roi. Frédéric Recrosio a été l’un des premiers Helvètes recrutés par la maison ronde (Marina Rollman, qui officie dès 11h chez Nagui, est la dernière en date).

Deux millions d’auditeurs. Il a aimé cela. On lui demandait de portraiturer l’invité du jour, que ce soit Bernard-Henri Lévy ou Charles Aznavour. Liberté totale, personne ne pré-lisait son texte. Il opta pour le contre-pied, le saugrenu, le décalé candide. Au risque de parfois froisser le destinataire du billet. «Ça doit être rigolo de vivre en Belgique, lança-t-il à Amélie Nothomb. Les Belges tiennent toujours un paquet de frites et quand ils tournent le poignet pour lire l’heure sur leur montre, les frites tombent par terre.»

«Philip Roth, Cioran ou Gotlib»

On le retrouve sur les rives du Léman, en terrasse, à Vevey où il habite. Lui soumettre cette idée d’un modèle, un alter ego, un inspirateur (conspirateur voire aspirateur, pourrait-il corriger), puisqu’il s’agit de cela: qui vous fait rire? On pensait au mieux à Desproges (tendre absurdité de la vie), au pire à Bigard (Frédéric a été jadis vu sur scène les fesses à l’air avec son compère Mudry). Que nenni! Il réfléchit, masse sa calvitie qu’il porte fort belle. Enonce: «Philip Roth, Cioran, Gotlib…» Un écrivain, un philosophe et un dessinateur. On croise les doigts: «Pourvu qu’il opte pour ce dernier!»

Bien sûr: La rubrique-à-brac, Gai-Luron le cabot neurasthénique, le chef scout Hamster Jovial et cette petite coccinelle en bas de page observatrice de l’œuvre du maître… On lui laisse entendre que Gotlib, «ce serait vraiment bien». Il répond: «C’est vous en fait qui choisissez?» «Euh… non, c’est vous.» «Alors ce sera Cioran.»

Patatras. Emil Cioran, écrivain roumain décédé à Paris en 1995. Austère, en quête de l’infime et du futile, de ces petites choses sans importance de la vie que sa plume a magnifiées. Une vie d’ascète, pauvre sous une mansarde du Quartier latin tel un poète maudit. Intranquille, un peu donc le Fernando Pessoa des Carpates. Rien de désopilant. Réaction immédiate de Frédéric: «Non, il me fait hurler de rire! Lisez De l’inconvénient d’être né, son recueil d’aphorismes, c’est poétique et drôle, sans complaisance. Il possède l’art de la formule économe, presque humble mais qui percute. Sur son lit de mort, il a prononcé cette phrase géniale: «Après tout, je n’ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis trémoussé comme tout un chacun dans cet univers aberrant.»

Contenir la désespérance

Autres aphorismes: «Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu»; «Une larme a toujours des sources plus profondes qu’un sourire»; «La raison: rouille de notre vitalité»; «Tout désespoir est un ultimatum à Dieu»; «Je ne comprendrai jamais comment on peut vivre en sachant qu’on n’est pas, pour le moins, éternel.»

Ce dernier adage a sans doute inspiré à Frédéric son fameux sketch «Mûrir ou mourir» présenté au Montreux Comedy Festival en 2011. Extrait: «On n’aime pas les jeunes. Sur le simple fait d’exister, ils nous font comprendre qu’on est avant eux sur la liste, ils nous poussent d’une certaine manière vers la tombe. Moi, ça passe encore mais des sommités comme Mandela, Simone Veil, le dalaï-lama!!!»

Frédéric Recrosio fait le clown pour contenir la désespérance. Il dit avoir aujourd’hui en lui un mélange de Bouddha et d’enfant qui veut s’amuser. Bipolaire? Sûrement mais porteur sain d’une dualité. Monsieur est titulaire d’une licence de sociologie décrochée à l’UNIL «et ça aide à réaliser que le monde est complexe». Monsieur joua aussi plus de 500 fois sa pièce Rêver, grandir et coincer des malheureuses, biographie sexuelle d’un jeune homme qui aime à conjuguer le genre féminin à tous les temps, qu'ils soient bénis ou maussades.

Une grammaire incisive

Monsieur a longtemps fait dans l’humour vache et trash avec son complice Frédéric Mudry. Monsieur s’arme d’une grammaire incisive, convoque le mot juste, passe la nuit pour tourner-retourner-détourner une phrase, n’improvise jamais, fait son Cioran. On a lu quelque part qu’il était un stakhanoviste de la saillie cocasse. Exact. Il est très analytique, feint l’émerveillement naïf pour pointer nos désillusions, amertumes, défaites. «Artiste et intellectuel, c’est bien ensemble», résume-t-il.

Il aime Peter Handke, Lars Von Trier, Céline et son Emil, «le plaisantin à la pensée dévastatrice». Qui a écrit: «Si je me conformais à mes convictions les plus intimes, je cesserais de me manifester, de réagir de quelque manière que ce soit. Or je suis encore capable de sensations…» Nous ne lui avons pas soumis cet aphorisme. Mais quelque chose laisse à penser qu’il ferait sien cet aveu. Sentir le monde, s’y trémousser et savoir que c’est au fond dérisoire puisque la mort, inéluctablement, est l’échéance. Mais tout de même s'amuser gentiment de la vie en récitant Cioran: «Marcher dans une forêt entre deux haies de fougères transfigurées par l'automne, c'est cela un triomphe. Que sont à côté suffrages et ovations?»


Profil

1975 Naissance à Sion.

1997 Fonde avec son ami d’enfance Frédéric Mudry le duo Los Dos.

2003 Licence de sociologie.

2007 Chroniqueur sur France Inter, passe à l’Olympia.

2008 Deuxième pièce: «Aimer, mûrir et trahir avec la coiffeuse».

2017 «Ma revue à nous, 2e édition».

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