déjeuner

Frédéric Taddeï, un zeste de télé-réalité dans le débat

L’émission «Ce soir (ou jamais!)» est passée de France 3 à France 2 et de la semaine au vendredi soir. La case est exposée, mais entre les mains talentueuses d’un animateur atypique

Il débarque en coup de vent dans la brasserie, après s’être garé n’importe comment sur le trottoir d’en face. C’est lui qui a fixé le rendez-vous: au Versailles, près de la porte du même nom, et surtout à deux pas de son bureau. Car lorsqu’on s’appelle Frédéric Taddeï, qu’on anime Ce soir (ou jamais!), émission en direct le vendredi sur France 2, une autre, hebdomadaire, le dimanche à 17h sur France Culture (Le Tête-à-tête) et qu’on a bien d’autres choses en cours, on est forcément pressé.

C’est donc dans un bistrot qu’on le rencontre, un lieu anonyme, ouvert sur un carrefour fréquenté, avec une terrasse sur le trottoir où des employés de bureau déjeunent vite fait d’une salade. Alors qu’en salle, les ouvriers d’un chantier voisin avalent consciencieusement leur poulet-frites en éclusant un demi.

Frédéric Taddeï s’installe, commande une entrecôte saignante et une limonade. Première surprise de ce déjeuner qui en comptera d’autres: il est probablement le seul adulte au monde à boire de la limonade à table.

Alors voilà, on n’a plus qu’à poser nos questions. Au premier abord, il semble un peu lassé d’avance par l’exercice, et l’on remarque aux coins de ses yeux quelques rides que l’on n’avait pas prévues. Cela dit, il aligne en rafales, sans nous regarder, brillant, rapide, des réponses rodées, implacables et logiques, en habitué du monde des médias.

Patrick Cohen, de France Inter, lui reproche par exemple d’inviter sur le plateau de Ce soir (ou jamais!) des gens infréquentables, comme Dieudonné ou Tariq Ramadan… «Il n’y a pas de polémique, tranche Taddeï. Certaines personnalités ont des prises de position qui peuvent choquer. Je ne vois pas pourquoi je les interdirais de télé et d’ailleurs, que l’on soit de droite ou de gauche, jeune ou vieux, on n’est pas choqué par les mêmes choses.»

Mais, au détour d’une phrase, et de la façon la plus inattendue qui soit, Frédéric Taddeï a soudain un vrai sourire heureux, qui lui donne une frimousse de cour de récré, le sourire d’un gamin farceur qui est juste super content parce que lui, dans la vie, il fait ce qu’il veut. Comme quand on lui demande ce que ça change d’être passé de France 3 à France 2, désormais dans la très exposée case du vendredi soir. «L’émission peut se permettre d’être plus transgressive», assène-t-il. Puis il rigole: «C’est une formule. Je veux dire que vous pouvez être plus tranchant, c’est tout.»

Voilà des années que Ce soir (ou jamais!) existe, et l’on se demande bien quelle est sa formule magique quand tant de concepts ne survivent même pas une saison. En devenant hebdomadaire, après avoir été testée en quotidienne, l’émission s’est resserrée sur le débat, au détriment de l’interview. S’y étripent en roue libre une poignée d’invités.

On pourrait se demander comment l’animateur trouve du plaisir à exercer un tel job. Il explique: «C’est justement le plaisir d’être dans un vrai débat. Je ne vois pas celui qu’il y a à en faire de faux, avec des gens qui sont tous d’accord. Moi, je prends les plus remarquables dans leur genre, les plus intéressants, même s’ils ne sont pas représentatifs de la société française. Ce n’est pas une émission sociétale.»

En fait, alors qu’il continue à parler en dévorant à toute allure son entrecôte, on se dit que ce qui pourrait le caractériser, c’est une sorte d’éclectisme, de curiosité tous azimuts. Taddeï raconte justement ce parcours atypique. Pas d’études, pour ne pas être formaté, mais une dizaine d’années après le bac passées à lire, à aller dans les musées, à s’intéresser au monde alentour. Puis la création du magazine Maintenant, Radio Nova, les années Nulle part ailleurs à Canal + qui lui donnent le goût de la télé, Thierry Ardisson qui lui propose de reprendre Paris Dernière et, un jour, quelqu’un de France 3 qui l’appelle. D’accord, on vit une époque formidable, mais pourquoi, dans cette jeunesse folle portée par sa passion pour le cinéma et la littérature, n’a-t-il pas tenté d’être du côté de la création? «Je n’en avais pas le talent, dit-il. A mes yeux, il n’y a pas d’intérêt à devenir artiste si vous n’êtes pas un grand artiste. Quelle satisfaction peut-on retirer d’être le 550e roman de la rentrée? En littérature, vous vous battez contre Tolstoï, Proust et Steinbeck. A la télé, c’est plus humain.»

Reste à déterminer ce qui fait l’ambiance particulière de Ce soir (ou jamais!), où ne sont pas conviés des politiques mais des intellectuels et des artistes, toujours en direct. Il a sa petite idée sur le sujet: «J’ai inventé ma manière de faire de la télé. Personne n’écrit pour moi ce que je dois dire. Et si je bafouille, c’est que je n’ai ni fiches ni prompteur. Au concept un peu vieillot de gens autour d’une table, j’ai ajouté un peu de télé-réalité. Quelque chose de déstabilisant, y compris pour moi.»

On lui parle de ses autres jobs, notamment ses interviews sur France Culture, et D’art d’art, une étonnante bulle télévisuelle d’une minute quinze sur France 2, où il présente une œuvre d’art. S’il devait ne garder qu’une seule émission, laquelle aurait sa préférence? Sourire: «Celle où je suis le mieux payé.»

C’est quand on se retrouve en terrasse, parce qu’il veut fumer une cigarette, autour d’un deuxième puis d’un troisième café, qu’il parle de ses origines, comme ça en passant: «Je ne suis pas très porté sur la psychanalyse.» Un grand-père toscan et communiste, propriétaire terrien qui a quitté l’Italie à l’arrivée de Mussolini; un arrière-grand-père hongrois et tzigane – on n’en saura pas davantage; un autre arrière-grand-père, juif, tué durant la guerre de 14, quelque part dans le nord de la France. «C’est mon seul ancêtre à avoir son nom sur un monument aux morts français.»

Mais Frédéric Taddeï a à faire, soucieux soudain, de nouveau pressé. Déjà, sa voiture démarre à l’arrache, là-bas, de l’autre côté de la rue.

«En littérature, vous vous battez contre Tolstoï, Proust et Steinbeck. A la télé, c’est plus humain»

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