On rêverait de voir un making of de Frederick Wiseman tournant La Danse, le Ballet de l’Opéra de Paris. «Jamais!» s’écrie le réalisateur américain dans un rire. Il faut dire que le cinéaste vient de nous raconter les contorsions nécessaires pour filmer à sa façon. Lui-même tient la perche du son et conduit en même temps le cameraman, John Davey, avec qui il travaille depuis une trentaine d’années. Couchés sur le sol, accroupis dans un recoin, ils cherchent les meilleurs angles, exécutant hors champ leur propre duo de danse. Un assistant complète cette équipe, pour recharger toutes les 11 minutes le magasin de la caméra 16 mm. On est loin du cliché du réalisateur lançant des ordres assis sur son pliant. C’est en quelque sorte un cinéaste sportif que nous rencontrons, venu pour la sortie romande de La Danse et sa présentation en avant-première à Visions du réel, à Nyon.

Sportif, Frederick Wiseman ne l’est pas que dans sa pratique cinématographique, ce qui doit expliquer pourquoi on oublie volontiers qu’il a fêté ses 80 ans le 1er janvier. Il a pratiqué le football américain, le basket, le tennis… et le ski, qui lui a été bien utile quand il filmait sur ses lattes la bonne société américaine aux sports d’hiver pour Aspen (1991). Il le pratique toujours: «Je viens chaque hiver depuis 32 ans à Bettmeralp, c’est si beau!» Zut, on n’a pas eu le réflexe de demander si, au bout de tant d’années, il comprenait le haut-valaisan…

Ce n’est donc peut-être pas un hasard si ses derniers films parlent tous du corps. Il présentera Boxing Gym, tourné dans un centre sportif d’Austin, Texas, à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, et il travaille au montage d’un film sur le Crazy Horse de Philippe Decouflé. A chaque fois, il s’agit du corps en représentation, du spectacle du corps. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de plonger dans un univers qu’il ne connaît pas ou, plus justement, dont il ne connaît que la façade. Il filme l’entraînement, la somme d’efforts nécessaires pour des moments si éphémères. «Il n’y a que quelques représentations, et chacune d’elles est unique.» Pour La Danse, il a clairement choisi, en accord avec Brigitte Lefèvre, la directrice artistique du Ballet de l’Opéra, de tourner en automne 2007, à un moment où, entre répétitions et spectacles, l’institution affichait la plus belle diversité. Cela va de Paquita, chorégraphié par Pierre Lacotte d’après Marius Petipa au Songe de Médée d’Angelin Preljocaj. En passant par Noureev, Sacha Waltz, Pina Bausch…

Frederick Wiseman est clairement un amateur de danse. Déjà, en 1995, Ballet était un portrait de l’American Ballet Theater, grande compagnie new-yorkaise. «J’avais depuis longtemps l’envie de filmer le ballet de l’Opéra français pour comparer deux institutions très différentes dans leur histoire, dans leur financement, dans leurs répertoires. Ainsi, à New York, les danseurs viennent de partout alors qu’à Paris, une école est intégrée à l’institution. J’ai vu récemment deux hommes de 31 ans qui dansaient ensemble depuis 22 ans!»

Frederick Wiseman prend le temps de filmer: «L’intérêt du monde du spectacle, c’est la répétition. On peut chercher des angles différents, expérimenter.» Au bout du tournage, il se retrouvera avec 130 heures de pellicule, dans lesquelles il effectuera plusieurs tris avant de nous livrer les deux heures et demie de La Danse.

La boxe non plus n’est pas une passion nouvelle pour lui. Il se souvient, dans les années 1960-1970, être allé voir les matches diffusés sur grand écran dans de grands palais des sports. «J’ai vu avec mes fils Forman contre Ali à Boston. On voyait bien mieux que sur place au Zaïre!»

Pour lui, la boxe c’est aussi une sorte de danse, mais en plus violent. «La violence est aussi un thème qui revient dans mes films. Son rôle dans la vie de l’homme est quelque chose de très étrange.» Et de citer Basic Training, un film sur un bataillon américain pendant la guerre du Vietnam. «Dans toutes les armées du monde, on enlève un petit bout de contrainte morale à l’homme et on lui donne la permission de devenir un tueur. Dans la boxe, ce n’est pas la permission de tuer, mais de faire mal.»

Difficile avec Frederick Wiseman de ne pas passer ainsi d’un film à l’autre. Il faut dire que cela correspond à son idée de faire œuvre. Depuis Titicut Folies (1966), plongée dans l’univers psychiatrique, il a filmé à peu près toutes les institutions américaines, tournant dans une bonne vingtaine d’Etats, avec l’intention claire de dresser un portrait de son pays à son époque pour les générations à venir. Serait-il en train de commencer le même travail pour la France puisqu’il a filmé la Comédie-Française avant le Ballet de l’Opéra et le Crazy Horse? «Non, j’aime la France, j’y vis plus de la moitié de l’année depuis quinze ans, mais je vais m’arrêter avec cette trilogie sur les trois grandes institutions françaises», sourit-il.

«J’ai vu avec mes fils Forman contre Ali sur un grand écran à Boston. On voyait bien mieux qu’au Zaïre!»