Portrait

Fredy Junior et Ivan Frederic Knie partagent la même passion du cirque

Cinq décennies les séparent, mais ils adorent le spectacle, particulièrement à cheval. Rencontre du grand-père et du petit-fils, en marge du centenaire

S’infiltrer sous le chapiteau du cirque Knie un mercredi après-midi à 14 heures, c’est découvrir un monde rouge et blanc en effervescence. Ici, on douche des shetlands. Là, on ratisse le sable, dont l’odeur musquée se mêle à celle, caramélisée, d’une fournée de pop-corn. Dans les coulisses, des artistes, à moitié dénudés, le visage peinturluré, passent furtivement. Un homme enfile une énorme tête d’ours en peluche.

Pour échapper à l’agitation, choisir la bonne roulotte. Celle où nous attend Fredy Knie Junior est feutrée, presque fastueuse avec ses banquettes en cuir style Chesterfield. Il s’y installe avec un certain flegme, alors même que la représentation commence dans une heure à peine. L’homme est, pourrait-on dire, rompu à l’exercice: à 73 ans, Fredy en a passé presque autant sur la piste et connaît la chanson. Fils de Fredy Knie Senior, Junior représente aujourd’hui le pilier de l’entreprise avec son cousin, Franco Knie Senior. Il est aussi le père de Géraldine, qui œuvre aux chorégraphies, tandis que la technique est assurée par Franco Junior… vous suivez?

A fond ou rien

L’arbre généalogique du Knie est pour le moins touffu. Sa longévité, honorable. Il fête cette année son centenaire, avec un spectacle anniversaire mêlant acrobaties et souvenirs, histoire et nouvelles générations. La huitième, justement, grimpe dans la roulotte, survêt de sport, portable à la main: Ivan Knie, 18 ans, son petit-fils dont le public connaît déjà bien le visage et les prouesses équestres.

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Depuis tout petit, Ivan, fils de Géraldine et de son premier mari, Ivan Pellegrini, se produit sous le chapiteau. Mais ce n’est que récemment qu’il a décidé de consacrer sa vie au cirque. Comme le veut la tradition familiale, la question s’est posée à la fin de l’école secondaire. «S’il avait voulu faire autre chose, on ne lui en aurait pas voulu. En revanche, je lui ai dit: si tu veux continuer, c’est à 100% ou rien», précise Fredy, l’air sérieux. Pour Ivan, c’était déjà tout réfléchi.

Son grand-père n’est pas surpris. Lui-même avait vécu ce choix comme une évidence, après une enfance déchirée entre l’école et le chapiteau, qu’il rejoignait seulement durant les vacances. «On ne pouvait pas se déplacer aussi facilement à l’époque. A chaque fois, c’était terrible de devoir quitter le cirque, les parents.» Le petit Fredy loge alors chez sa marraine à Belp (BE), entouré de fermes et, surtout, d’écuries: là se développe son amour des crinières et des sabots, dont il ne démordra plus.

Rhinocéros en laisse

C’est donc naturellement à cheval que Fredy présente son tout premier numéro en 1950. Il a 4 ans. «Je me souviens que le poney galopait, la piste était glissante et il est tombé par terre. J’avais la tête dans la sciure! J’ai eu envie de pleurer de rage. Mais mon père m’a attrapé la main, l’a serrée fort et m’a dit: ne pleure pas maintenant, attends d’être derrière le rideau. Ça m’est resté.»

Fredy remontera tout de même en selle pour devenir un cavalier expérimenté et partager, un demi-siècle plus tard, les rênes avec son petit-fils. «Il me prenait à cheval avec lui avant même que je sache marcher», sourit Ivan. Qui pouvait regarder plusieurs fois par jour Spirit, dessin animé sur un étalon sauvage, se souvient son grand-père. «Il nous a suppliés d’utiliser la musique du film pour un numéro. Ce qu’on a fini par faire!»

Depuis, le duo entraîne ensemble la quarantaine de chevaux que compte le cirque. Des animaux majestueux mais sensibles, «plus difficiles à apprivoiser que les tigres ou les éléphants». Ou même que le rhinocéros adopté par le cirque dans les années 1970 et que Fredy promenait en laisse au marché, à Genève.

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Orchestrer une chorégraphie équine exige de la patience et une bonne dose de discipline: rendez-vous au manège tous les jours à 8 heures, sans exception. Après les chevaux, et quand il n’aide pas au montage du chapiteau, le jeune Knie répète encore ses acrobaties. «Fais voir ton épaule!» lance Fredy dans un demi-sourire. A force de réceptionner les saltos de son coéquipier, Ivan s’est entaillé la peau. «C’est le métier qui rentre», lâche son mentor.

Ivan est un bosseur, et son quotidien loin du régime séries télé-sorties alcoolisées d’autres jeunes de son âge. Il ne les envie pas. D’ailleurs, sa caravane est trop étroite pour qu’il ait envie d’y traînasser. Pour se changer les idées, il y a toujours les matchs de foot avec d’autres membres de la troupe et, parfois, une soirée en ville. Où il dit être peu reconnu – «sauf par les filles», dixit Fredy. Demi-sourire bis.

Marque de fabrique

Il faut dire qu’être proches des Suisses, c’est un peu la marque de fabrique des Knie, qui assument pleinement leur image de dynastie royale. Et fédèrent loin au-delà du Röstigraben, au point que l’an dernier, le public a rassemblé 250 000 francs pour leur offrir un nouveau chapiteau. Mais pour Fredy et Ivan, cette fidélité est loin d’être acquise. A l’époque du divertissement omniprésent et instantané, le cirque doit évoluer pour continuer à étonner. «Et durer encore cent ans», espère Ivan. Qui n’aura pas le loisir d’y songer trop longtemps: à côté, une musique éclate. Le show vient de commencer.


Profil

1909 Première représentation sous chapiteau du cirque Knie.

1946 Naissance de Fredy Knie Junior.

2001 Naissance d’Ivan Frédéric.

2005 Fredy et Ivan partagent la piste pour la première fois.

2019 Le Knie présente son spectacle anniversaire.


Knie en tournée. A Genève jusqu’au 12 septembre, puis dans toute la Suisse romande jusqu’au 3 novembre.

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