Né il y a quarante ans dans le souffle du saxophoniste Ornette Coleman, le free jazz semblait être inéluctablement attaché aux années 60 et au mouvement d'émancipation noir. Sous la plume du poète LeRoi Jones, rebaptisé Amiri Baraka, cette musique devint, pour la communauté afro-américaine, l'instrument indispensable d'une relecture des racines sectionnées et de l'oppression esclavagiste.

En associant leurs expériences improvisées au combat de Martin Luther King et Malcolm X, les saxophonistes Albert Ayler, John Coltrane ou Archie Shepp repoussèrent les limites de ce qui pouvait être raisonnablement joué. Un chant sis entre le manifeste politique et l'expérience mystique. Mais le free jazz ne devait être qu'un passage, dont la mort était annoncée depuis le premier cri.

Et soudain, d'abondantes rééditions discographiques. Les tournées des fondateurs du genre libératoire (l'Art Ensemble of Chicago, Cecil Taylor). Un récent enregistrement du mythique New York Art Quartet. Mais surtout: une nouvelle scène new-yorkaise en ébullition prouve que jamais la musique n'a eu autant besoin de ces tornades sonores et de ces flux ininterrompus.

Dans Big Apple et à Paris, nous avons traqué certains créateurs historiques de la tendance subversive du jazz. Mais aussi de jeunes musiciens, explicitement inspirés par les inventeurs du free: dans des clubs interlopes, devant un groupuscule d'amateurs chevronnés, les nouveaux affranchis donnent naissance à un jazz expérimental, sans doute moins révolté que celui de leurs mentors, mais tout aussi captivant. A mille lieues, en tous les cas, des revivals successifs qu'a connu le jazz des années 80 et 90.

A Manhattan, une nouvelle esthétique se développe donc. Partiellement marquée par les communautés, qu'elles soient juives sous la tutelle de John Zorn ou black derrière Steve Coleman. Les deux courants, si éloignés en apparence, se référent aux revendications des alchimistes du free jazz. Ce jazz dit libre qui cherche encore à repousser les limites de sa liberté.