Le free jazz, c'est un malentendu. Vers 1960, à Cincinnati, Ohio, le saxophoniste alto Ornette Coleman agrafe une pancarte dans les rues. Elle annonce un «Free Jazz Concert». Cinq mille personnes s'y précipitent; ils ont compris que c'était «gratuit», alors que c'était «libre». Ils n'en sont pas encore revenus.

On ne sait d'ailleurs pas encore ce que cela veut dire, quarante ans après. Il ne faut pas aller demander aux fondateurs, à Ornette Coleman, Cecil Taylor, Anthony Braxton, Archie Shepp, aux survivants de l'Art Ensemble of Chicago. Aucun d'entre eux n'utilise le terme. Le free jazz n'existe que dans la tête de ceux qui l'évitent.

C'est une terre de combat, oui. Hernani, toutes les nuits, sur le trottoir du Five Spot à Manhattan. On casse sa bouteille de bière sur le rebord du bar, on veut en découdre. En 1960, lorsqu'il publie le disque Free Jazz, dont la pochette est un tableau de Jackson Pollock, Ornette est décrit au mieux comme un vandale, au pire comme un traître.

Une guérilla d'expression sonore. Un terrorisme de la note bleue qui vise autant à enterrer le be-bop, trop intégré, que l'Amérique entière qui a laissé mourir John Coltrane en 1967, qui a tué Malcolm X en 1965 et Martin Luther King en 1968. On croira plus tard - le soupçon est resté - qu'Albert Ayler, saxophoniste, a été noyé dans l'Hudson River par la CIA ou la mafia, ou les deux ensemble.

Le free jazz est un cimetière. Ce n'est pas le pouvoir des fleurs, les indianités cool ni la révolution à cul nu de la plupart des Blancs. Mais un truc dangereux. Plein de cris et de menaces. La plupart des titres se terminent par des points d'exclamation. Something Else!, Ornette. Ou Looking Ahead!, Conquistador!, Cecil Taylor. Et We Insist!, Max Roach, avec sa femme Abbey Lincoln qui hurle dans le fond.

Chaque concert, chaque vinyle, vu d'ici, se formule en manifeste. On soupçonne tous les free jazzeux de se coltiner les réunions des Black Panthers, de fomenter en douce la prise de pouvoir noire. Personne n'y comprend rien, au bruit ininterrompu, à cette table rase esthétique. Alors, beaucoup croient y déceler des messages cachés. Et des programmes politiques.

En 1968, quand King meurt, le free jazz s'accélère. A Chicago, de jeunes types forment une manière de syndicat (l'AACM) pour retaper son âme au jazz. Ils s'allient. Avec des critiques, des labels qui les aiment et parlent d'avant-garde. Une des maisons les plus fidèles au mouvement, ESP, est fondée par un avocat juif, fasciné d'espéranto, dont la seule contribution est d'avoir ouvert les microphones. «Ce que vous entendez sur ce disque est exactement ce que les musiciens ont voulu y mettre.»

Free. Libre. Les musiciens deviennent producteurs. Ils ne veulent plus des Blancs pour leur dire ce qu'ils doivent entendre. Et pourtant, très vite, des intellectuels noirs considèrent que le free jazz est l'ultime concession de la communauté à l'élitisme caucasien. Le procès en intellectualisme dure encore. Et si le free jazz n'était que l'avatar le plus pervers d'une reprise en main du jazz par la doxa blanche?

Quarante ans plus tard, le débat n'est pas scellé. Mais quelque chose frappe quand on rencontre ces types qu'on disait iconoclastes. Ornette Coleman, le Texan, dans son loft de Manhattan, avec des toiles de Rauschenberg, ne parle que de Charlie Parker et de vieux bluesmen sudistes. Archie Shepp lit et relit les gospels de son enfance sur un clavier percé. Cecil Taylor aurait voulu être Duke Ellington.

Le free jazz n'a rien d'une mise à sac. C'est une archéologie vivante. Les marches à piston d'Albert Ayler ont le déhanché rutilant des fanfares de La Nouvelle-Orléans. Ils n'ont pas refusé le passé. Ils ont vécu leur Mai 68 à retrouver des sensations physiques, des émotions anciennes, des désirs d'émancipation, sur lesquels le siècle avait plu.