Le Temps: Beaucoup de théâtres genevois voient leur fréquentation baisser. Un des effets de la crise qui pousse le public vers le divertissement?

Mathieu Menghini: Il est vrai qu’en temps de crise, certains spectateurs formulent ce besoin. Tous les acteurs de la culture doivent-ils toutefois répondre de la même manière? Je ne le crois pas. Se soucier de la rate seule des gens peut bien soulager les trésoreries des théâtres, mais n’est pas ce que l’on attend de l’argent public. La crise doit être l’opportunité d’une remise en question: du développement, par exemple, d’une relation moins commerciale à la population et plus attentive aux obstacles cognitifs dans l’accès à la culture. Par ailleurs, les variables sont nombreuses qui peuvent influer sur la fréquentation des lieux: l’accroissement de la concurrence, une évolution des choix esthétiques, une autre manière de communiquer, une évolution de la politique tarifaire, moins de presse culturelle, etc. Sans monographies fines, il est difficile d’apporter un jugement très définitif. Or, comme personne n’a les moyens de ces enquêtes approfondies, on se plaît à apprécier l’élément le plus sensible: les choix artistiques. Parfois, avec raison; parfois sans.

Enfin, un rappel! La fréquentation n’est pas un indicateur infaillible de pertinence esthétique: certaines œuvres, par leurs audaces formelles ou de fond, leur refus de la complaisance, ne parviennent pas à atteindre de suite une large audience.

– Parmi les facteurs d’influence, vous avez évoqué l’accroissement de la concurrence. Selon vous, y a-t-il simplement trop de spectacles à Genève?

– Je suis personnellement frustré de manquer tant de spectacles du fait d’autres activités et de certains chevauchements calendaires, mais force est d’observer que les salles demeurent aujourd’hui encore – sauf exception – correctement garnies. On pourrait, cependant, s’emparer autrement du sujet et se demander si une autre économie de la production ne serait pas favorable à tous. La démultiplication des projets est à la fois cause et conséquence de la précarité du travail artistique. Une politique culturelle soutenant moins ponctuellement les compagnies, mais établissant davantage de conventions pluriannuelles avec elles permettant des recherches plus approfondies, un répertoire plus riche, des reprises et n’imposant pas un nombre de productions déraisonnable donnerait un autre visage à Genève.

Plutôt qu’une ligne esthétique – qui fait penser à ligne droite, dit-il –, le Grütli revendique le droit au vagabondage dans divers genres théâtraux. Pensez-vous qu’un théâtre qui ne suit pas une esthétique définie puisse trouver son public?

– S’agissant des profils des salles, des projets artistiques forts et distincts sont importants si ce n’est pour les structures prises isolément, du moins pour la diversité du paysage culturel régional dans son ensemble. Il existe mille façons de décliner les enjeux de service public de la culture: par le déploiement du patrimoine, de la recherche ou d’un art critique. Ces «lignes» théâtrales doivent également cultiver les pièges pour inviter le public à accroître ses attentes, développer son regard. Les collaborations entre théâtres peuvent favoriser cet aspect.