art brut

Les Frères Chapuisat, l’utopie à l’épreuve du réel

En marge de leurs terrains de jeu privilégiés, des chantiers monumentaux et temporaires, le duo suisse a présenté, durant la FIAC 2012, une petite œuvre humoristique. L’occasion d’une rencontre parisienne avec l’inspirateur de la fratrie, Gregory. Une balade discursive autour de travaux d’artistes, au cours de laquelle il revient sur son parcours, du Jura à Los Angeles

Rendez-vous pris au Jardin des Tuileries*, un des lieux d’exposition en plein air de la FIAC. Il est arrivé en avance. Barbe en broussaille et chevelure d’ermite, silhouette nonchalante de bon géant, il arbore un sourire désarmant, une voix de stentor et un pantalon de pyjama. Un look en bataille qui n’est pas une posture d’artiste mais résulte d’une indolence viscérale. Pas le temps de lisser son image sociale pour ce bâtisseur qui gère ses œuvres comme des chantiers. Le créateur nomade travaille, vit et dort dans ses constructions, d’où peut-être ce pyjama cocon qui lui permet de rester en permanence au diapason de cette unité de lieu. Même quand il déambule en plein Paris.

Sonder l’univers fantasmagorique des Frères Chapuisat, c’est s’engouffrer dans un paysage aussi dense qu’une forêt profonde, peuplé de peurs ancestrales, de constructions utopistes et de trips hallucinogènes. De ce binôme d’artistes liés par le sang, l’affection fraternelle et les vocations artistiques parallèles, c’est Gregory, le grand frère, la locomotive. S’il se cache derrière le patronyme collectif qui englobe, en plus de son cadet Cyril, ses frères de cœur, partenaires saisonniers de «missions» artistiques de plusieurs mois, c’est à la fois par pudeur et pour afficher son goût du compagnonnage. Mais c’est lui l’inspirateur de ces constructions improvisées et habitables. Telle «La résidence secondaire», structure-échafaudage parasitant le toit d’un chalet à Vercorin, excroissance de bois à fleur de ciel. Un château d’allumettes biscornu où vivre signifie crapahuter et se contorsionner, une sculpture de bois dans laquelle il a bivouaqué de juillet à septembre avec ses frères de mission.

Peurs primales fondatrices

L’œuvre des Frères Chapuisat prend racine dans une enfance protégée mais libre, entre appels à la vie sauvage et retours au bercail, entre désirs d’évasion et délices du cocon familial. Une maison à la lisière des bois, au-dessus de Bienne, dans le Jura. «J’étais en symbiose totale avec la forêt. Tous les soirs, notre mère vérifiait qu’on n’ait pas attrapé des tiques mon frère et moi. Il fallait contrôler le chien et les enfants!» Derrière la colline, un enclos où les ours de Berne venaient en villégiature. Et parfois des alertes, des voitures de police sillonnant le village signalant qu’un ours s’était échappé… Peur et excitation.

Une enfance jalonnée de cabanes dont une, effrayante, fut un marronnier creux, touché par la foudre. «C’était le repaire des petits téméraires, on pouvait entrer dedans mais c’était très anxiogène, on ne pouvait pas écarter les bras, l’intérieur était tout humide, plein de bêtes, on avait peur de rester coincé mais une fois arrivés tout en haut, on se retrouvait dans de grandes branches inaccessibles aux plus âgés, c’était «le château».» A 12 ans, Gregory réalise tragiquement qu’il a grandi quand il reste un jour coincé à l’intérieur jusqu’à ce qu’un vieux monsieur qui passait avec son chien aperçoive enfin ses pieds dépasser et le délivre. «Ça reste un souvenir hyper-intense. Dans notre vie d’humain, qu’est-ce qui nous reste à la fin? Les souvenirs. Et tout choc émotionnel, les moments de stress, de survie restent ancrés dans notre cerveau, que ce soit un chagrin ou une peur intense. J’adore cette alchimie des tripes. Le ventre, on dit que c’est le premier cerveau. Le souvenir s’imprime dans le cerveau par le ventre, et dans la création, c’est pareil.»

Architecture éphémère

Cette recherche constante de situations anxiogènes habite les constructions des Frères Chapuisat dont la visite, sorte de parcours initiatique, doit «se mériter». Entrée à quatre pattes, passages étroits, pas de plan droit, des installations qui s’apparentent à des labyrinthes ou à des terriers. Une envie de déstabiliser tout en faisant partager empiriquement un mode d’habiter. «Beaucoup d’artistes font un travail dans l’introspection, dans la thérapie. Moi aussi, mais j’essaie aussi de me détacher. Je ne fais pas de pathos. Il y a un côté utopique, un questionnement que j’ai envie de communiquer. Vercorin c’était: «Qu’est-ce qu’un lieu de vie?» Montrer qu’on accepte trop facilement là où on vit, qu’on ne le questionne même pas.»

Les installations construites en plusieurs mois ne durent que le temps de marquer les esprits. «J’établis un protocole de base puis on s’organise en binôme et la structure pousse, c’est complètement organique. Tous les éléments sont fonctionnels, on peut s’accrocher sur n’importe quelle planche, il n’y a rien de décoratif.» Un assemblage sans aucun plan horizontal ni vertical, à part les lits et les tables. «Le cube, c’est insupportable pour moi. Dans la nature, la ligne droite est inexistante, c’est l’homme qui l’a idéalisée. On n’en a pas besoin pour vivre.» Des œuvres collectives aussitôt construites, aussitôt détruites. «C’est ce rapport au nomadisme. On ne possède pas un lieu, on l’occupe un moment et ensuite on le rend. Démolir, c’est agréable quand on est le constructeur. Soit on casse et c’est assez physique, soit on démonte et c’est comme une lecture lente. On dévisse ce qu’un autre a construit, on comprend sa manière de penser par rapport aux volumes.»

Influence californienne

Aux origines de cette volonté d’impermanence, peut-être faut-il chercher du côté de Los Angeles où l’artiste a séjourné plusieurs années. A 21 ans, il veut intégrer une faculté de biologie marine, attiré par le Grand Bleu et ses fonds insondables, dans une quête toute romantique. Marqué une fois encore par des souvenirs angoissants et délectables quand il partait en voilier avec son parrain et qu’il se retrouvait tiré par une corde qu’il ne fallait pas lâcher sous peine de se retrouver abandonné en pleine mer. Il part aux Etats-Unis, tout en imaginant secrètement une carrière d’artiste dessinateur. Un compromis avec l’autorité parentale l’oriente vers le design industriel lorsqu’il tombe en arrêt devant l’architecture de l’Art Center College of Design de Pasadena: «Un bâtiment Bauhaus au milieu de la nature, en haut d’une colline proche du désert, direction Las Vegas et construit comme un pont au-dessus d’une vallée. Tout est faux, la vallée a été construite pour que le bâtiment ressemble à un pont. On arrive sous d’énormes poutres métalliques, c’est comme un vaisseau spatial. La salle des ordinateurs c’est Cap Canaveral. L’école a une approche praticienne du design, il y a des ateliers incroyables. Moi qui suis fan de technologie, je me retrouvais dans un endroit où il y avait plein de salles de jeux, je pouvais m’amuser partout.»

La Californie lui ouvre l’esprit en lui donnant «l’ambition de ses idées». Même s’il y relève les difficultés relationnelles: «Là-bas, c’est compliqué de rencontrer les gens, les cercles sont fermés, il y a les gothiques, les punks, c’est très sectaire. Moi, j’étais dans le groupe des Européens que les Californiens appellent les «Eurotrash» (la poubelle européenne)». Des extrêmes finalement très conformistes, chaque groupe étant «bien étiqueté dans sa petite boîte». Il ajoute qu’en Californie, «on peut s’inventer une vie, un personnage, c’est un peu dangereux. Ça m’a libéré par rapport au sédentarisme. Sur la côte Ouest, on peut aller au supermarché en pyjama. Mais c’est aussi flippant, on peut aussi être un fantôme.» Sa vision du monde de l’art à Los Angeles est plutôt critique: «A L.A., les vernissages sont orchestrés comme des shows, on peut y aller nus ou déguisés. C’est assez déjanté mais ça reste très lisse; la côte Ouest, c’est très cadré, il n’y a pas de surprise.»

Ce que l’artiste a importé de Californie de façon durable, ce sont les «hug», des embrassades qui tiennent de l’accolade prolongée, une démonstration d’affection qu’il a réussi à institutionnaliser au sein de sa famille: «Avec mon père, ça a eu un effet réunificateur, ça a permis de nous rapprocher émotionnellement sans les mots.»

La Pierre philosophale, Galerie de Roussan, Belleville

«Quand j’ai reçu cette commande, nous étions sur notre chantier sur les toits du chalet de Vercorin. Je réfléchissais à la pièce autour de notre feu. Une des pierres qui servaient à délimiter le foyer, un galet rapporté d’une rivière, a éclaté sous la chaleur. Il s’est fissuré parfaitement sur un plan horizontal. On était en train de fumer de l’herbe, il y avait un joint qui tournait et, en rigolant, j’ai inséré le cul de joint dans la fente de la pierre, ça lui a fait comme une petite bouche, lui donnant un caractère vivant, et on a commencé à délirer sur l’idée que la pierre était stone.»

*(Les oeuvres aux Tuileries sont à voir jusqu’au 19 novembre 2012.)

Publicité