Cinéma

Frères d’âme

Stéphane Brizé et Vincent Lindon se retrouvent pour la quatrième fois. Rencontre à Cannes, où «En guerre» est en lice pour la Palme d'or

C’est au lendemain de la projection officielle d’En guerre au Festival de Cannes qu’on retrouve Stéphane Brizé et Vincent Lindon. Les deux hommes se connaissent parfaitement: c’est la quatrième fois que le réalisateur dirige le comédien. «On est humainement très proches, dit Stéphane Brizé. On a le même rapport au monde, une proximité d’âme, bien que nous soyons issus de milieux sociaux différents.» Vincent Lindon, lui, s’excuse. Avant de répondre à nos questions, il veut rappeler le producteur du film, pour entendre de vive voix qu’En guerre, qui est sorti dans les salles françaises et romandes mercredi, réalise un excellent démarrage.

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«Je suis très attentif aux résultats de longs-métrages comme Welcome, Pater, La loi du marché, par rapport à des films que je qualifierais de plus ludiques, confie l’acteur. En guerre, je meurs d’envie qu’il soit vu par le plus grand nombre de personnes. La culture, les livres, la musique, comme les films d’auteur, c’est important, surtout dans ce monde virtuel, ce monde de réseaux, de réactions instantanées. Si cela venait à disparaître, on serait intellectuellement mal barrés.»

Eternelle lutte des classes

En guerre s’inscrit dans la lignée de La loi du marché, où il interprétait un grutier se recyclant en agent de surveillance après une trop longue période de chômage. Cette fois, il est Laurent, un délégué syndical menant un piquet de grève et luttant contre la fermeture annoncée de son usine. Vincent Lindon souligne ne pas être syndicaliste, mais avoue «une compréhension, une attirance». Il ne s’est pas documenté pour préparer le rôle. Pour lui, incarner un personnage, c’est avant tout une affaire de vêtements et de gestes. Stéphane Brizé, lui, a effectué, en compagnie de son coscénariste Olivier Gorce, un important travail de recherches.

«J’ai discuté, avec des délégués syndicaux et des ouvriers, mais j’ai aussi rencontré des avocats, des patrons et des responsables des ressources humaines, explique le réalisateur. Certains m’ont parlé anonymement, j’imagine qu’ils voulaient en quelque sorte soulager leur conscience, car ils doivent parfois porter un discours en décalage avec ce qu’ils pensent. Lorsque je filme un délégué syndical face à un PDG, je suis certain que celui qui a le plus de liberté, c’est le syndicaliste; le PDG, il n’a pas le choix, il doit porter le discours de ses actionnaires. J’ai essayé de donner à chacun la parole la plus complète possible, sans moquerie, sans caricature, afin de poser les choses à plat. Au spectateur, ensuite, de voir par lui-même ce qui dysfonctionne.»

Dans le cadre de sa préparation, Stéphane Brizé a visionné de nombreux documentaires, de toutes les époques. Il en est arrivé à cette conclusion: rien n’a changé. «Depuis Germinal, il y a une même lutte des classes. Il y a ceux qui possèdent d’un côté, et les dominés de l’autre, les bras qui font marcher les entreprises. La confrontation n’a jamais cessé. Le milliardaire Warren Buffet a dit cette chose terrible: la lutte des classes existe, et c’est nous les riches qui sommes en train de la gagner.»

Montrer ce qu’on ne voit pas

La force d’En guerre, au-delà de son histoire, vient de sa construction. Très habilement, Stéphane Brizé a agencé son récit autour de reportages télé qui lui permettent de résumer simplement les grands enjeux à l’œuvre, afin de mieux filmer dans la durée certaines réunions syndicales. «Je légitime la fiction par le biais du reportage, explicite-t-il On ne manque pas de sources d’information, il y a la télévision, la radio, les journaux, nos téléphones; mais mon sentiment, c’est que nous n’avons que des bouts d’information, parcellaires. La fiction, pour laquelle j’ai emprunté la dramaturgie du documentaire, permet d’éclairer en profondeur les mécanismes à l’œuvre; elle éclaire ce qui se passe avant et après les images chocs montrées par les médias, ce qui existe mais qu’on ne voit pas.»

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Lorsqu’on lui demande si ce rôle était plus éprouvant que d’autres, Vincent Lindon se touche le cœur: «Ça tape ici.» Et de reprendre son discours autour de l’importance de l’art: «Il y a dans l’année quelques films qui sont obligatoires, et En guerre en fait partie. Il y a quelques années, j’avais dit au ministre de l’Education qu’il fallait montrer à tous les enfants Sur le chemin de l’école, afin qu’ils se rendent compte de la chance qu’ils ont d’être nés où ils sont nés et de pouvoir aller à l’école. 120 battements par minute est un autre film obligatoire. On peut ne pas l’aimer, mais là n’est pas le problème, il faut le voir, comme on doit voir les films qui traitent du racisme. Car on n’a pas le droit d’être raciste, c’est intenable.»

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