Cinéma

«Les frères Sisters»: coups de feu dans la nuit obscure de l’âme

Deux frangins sans foi ni loi font parler la poudre dans un western réalisé par Jacques Audiard. D’une noirceur impitoyable, le film ne dédaigne pourtant pas l’humour

La nuit est d’une noirceur oppressante. C’est à peine si la petite maison dans la prairie émerge des ténèbres. Les frères Sisters, Eli l’aîné (John C. Reilly) et Charlie le plus méchant (Joaquin Phoenix), s’avancent à pas de loup. Le Commodore leur a assigné pour mission de buter les occupants de la masure. Des flammes griffent la nuit, des détonations l’ébranlent.

En 1851, l’invention du revolver est encore récente. Les armes sont imprécises, chaque blessure est mortelle. Les frangins dégomment tout ce qui bouge. «On en a tué combien?» – «Sais pas… six ou sept.» La victoire est totale mais les deux champions rentrent à pied, car l’écurie a brûlé pendant l’échauffourée, leurs chevaux aussi… Le ton est donné: une violence primitive tempérée d’humour vachard.

Le Commodore envoie ses hommes de main sur les traces d’Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed). Cet ingénieur a inventé un procédé révolutionnaire pour trouver de l’or et il fait route vers la Californie. Le pisteur John Morris (Jake Gyllenhaal) lui colle déjà au train. L’idée est d’attraper le chimiste, de voler son secret et de le tuer. Le lien d’amitié qui se noue entre Morris et Warm et quelques incidents de parcours contrecarrent ce beau plan.

Brutes amorales

Jacques Audiard (Sur mes lèvres, Un prophète) frappe là où on ne l’attend pas. Après Dheepan (Palme d’or à Cannes en 2015), situé dans une banlieue française qu’embrase une guerre entre immigrés tamouls, le cinéaste se mesure avec talent au genre fondateur du cinéma américain, le western.

Au festival de Toronto où il présentait De rouille et d’os, le caïd du cinéma français a été approché par John C. Reilly et sa femme, la productrice Alison Dickey. Ils lui ont donné à lire le roman de Patrick DeWitt. Pour la première fois on lui proposait un sujet qui lui plaisait. Par ailleurs, il n'entretient pas de rapport passionnel avec le western, le préférant sur son versant crépusculaire (Rio Bravo, L’homme qui tua Liberty Valance, Les Cheyennes…) plutôt qu’en sa geste héroïque.

Les frères Sisters prolongent la brutalité de quelques œuvres récentes telles que The Homesman ou Hostiles. Les tueurs de l’Ouest ne sont plus des conquérants héroïques comme John Wayne, ni même des anges exterminateurs comme Clint Eastwood, mais des tueurs amoraux.

Jacques Audiard a découvert avec bonheur la méthode américaine, «les comédiens, qui viennent avec la démarche du personnage. Depuis des décennies, ils ont développé ce métier d’acteur «de cinéma». Ils savent où est la caméra, quel est l’objectif, comment on va les voir, s’ils sont dans le cadre ou non, quel détail de leur expression va être capté.» Sinon, estimant que trop de films ont usé les paysages américains, il a tourné en Espagne. Sublimés par la photographie sombre de Benoît Debie, les paysages provoquent une suspension immédiate de l’incrédulité: la Californie semble plus vraie que jamais.

Brosse à dents

Les frères Sisters fait partie des rares westerns (La vengeance aux deux visages, L’homme des hautes plaines) qui voient la mer et se distingue par des personnages particulièrement vils et dérisoires. Charlie est une teigne que l’alcool rend incontrôlable. Eli ne se pose pas de questions avant de tuer, mais il a un fond sentimental: il traîne avec lui comme un doudou l’écharpe qu’une femme lui aurait donnée. Egarés dans leur désolation spirituelle, ils sont comme deux sales gosses querelleurs qu’unissent des liens insécables – «Tu réalises que notre père était fou à lier et que son sang coule dans tes veines?»

Entre deux scènes d’action, Jacques Audiard s’attarde sur des détails cocasses et autres broutilles de la vie quotidienne, comme une coupe de cheveux, la découverte de la brosse à dents ou des water-closets. L’attaque d’un ours est un aléa qui se règle d’un coup de fusil; plus redoutable est le venin de l’araignée qui se faufile dans la bouche d’Eli endormi…

Fusillades paniques

Face aux deux tueurs frustes, John Morris et Hermann Kermit Warm sont des intellectuels raffinés, voire des visionnaires – le second rêve de fonder un phalanstère au Texas. Tous vont contracter la fièvre de l’or et assembler leurs forces pour devenir riches. Versée de nuit dans un cours d’eau, la solution mise au point par Warm commence par tuer tous les poissons, puis fait briller le métal jaune. Cette méthode de prospection hautement toxique renvoie aux exploitations aurifères illégales qui ont lieu de nos jours en Guyane – et ailleurs.

Eli et Charlie sont désormais traqués. Le Commodore n’a pas apprécié leur défection. Fuyant dans la nuit profonde, ils affrontent les posses lancés à leurs trousses au hasard de fusillades paniques. Une rédemption inattendue est toutefois accordée aux deux poissards sanguinaires.

Où sont les femmes?

A la Mostra de Venise, Jacques Audiard a lancé un appel pour une meilleure représentation féminine dans le monde du cinéma. Excellente remarque. Même s’il ne montre guère l’exemple avec ses deux frères au nom de sœurs: au sein d’une distribution extrêmement virile, on ne dénombre que trois brefs rôles féminins: une vieille maman, une putain et une virago, Mayfield (Rebecca Root), bistrotière et maquerelle cupide. Il est vrai que, hormis quelques institutrices, prostituées, ingénues ou rombières, le cinéma des grands espaces n’a guère donné de grands rôles aux petites sœurs de Calamity Jane.


Les frères Sisters (The Sisters Brothers), de Jacques Audiard (France, Espagne, Roumanie, Etats-Unis, 2018), avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rebecca Root, 2h01.

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