Ancien critique aux Cahiers du cinéma, porté depuis ses débuts (1986) par une réputation peu en rapport avec de premiers essais le plus souvent inaboutis, Olivier Assayas se devait de passer un cap avec ce 9e film. Il l'a franchi brillamment, en remportant le plus improbable des paris pour un cinéaste aussi résolument contemporain: réussir une adaptation littéraire doublée d'un film en costumes. C'est-à-dire damer le pion à toute une tradition de «qualité française» tristounette dont les champions s'appellent aujourd'hui Claude Berri et, à la télévision, Josée Dayan.

Depuis Autant en emporte le vent (le genre n'est pas un monopole français), on en a vu de ces sagas qui s'enlisaient dans la belle image, l'anecdote réductrice, le passage du temps traduit sans conviction. En adaptant le roman-fleuve de Jacques Chardonne – un écrivain auquel il fallait penser, tant son discrédit de Vichyssois pèse encore sur son œuvre – Olivier Assayas est clairement parti d'une émotion de lecture très personnelle. Un peu comme le Truffaut des Deux Anglaises et le continent (roman de Henri-Pierre Roché), il en a tiré un film dense, d'une austérité vibrante, tout sauf académique et embaumé d'avance.

La destinée de Jean Barnery, pasteur mal marié qui refait sa vie avec une jeune cousine avant de rentrer dans le rang en reprenant les rênes de l'usine de porcelaines familiale, n'avait a priori rien d'un matériau très passionnant. Une attention toute documentaire au cadre de vie (la bourgeoisie industrielle du Limousin) et d'époque (le début du siècle) rend pourtant cette histoire étonnamment proche. N'y est-il pas, bien avant l'heure, déjà question de mondialisation? Ajoutez à cela un sens aigu du mélange des temporalités qui traversent le récit, une formidable direction d'acteurs, des dialogues qui résonnent sans pour autant ressembler à des «mots d'auteur», et vous tenez un film tenu de bout en bout, qui sait admirablement faire émerger le sens de son titre.

Bien sûr la conclusion, au bout de trois heures, qu'il n'y a que l'amour qui compte, n'a rien de fracassant. Mais pour une fois, on l'a vraiment senti, à l'épreuve d'un réel contradictoire et des aléas souvent déroutants d'une vie. Oui, le romanesque est un genre qui demande à être réinvesti par de jeunes auteurs ambitieux. Ce film en est la preuve éclatante.

Les Destinées sentimentales, d'Olivier Assayas (France-Suisse, 2000), avec Charles Berling, Emmanuelle Béart, Isabelle Huppert, Olivier Perrier, Dominique Reymond, André Marcon.