jazz

Fresu-Sosa, la virginité réinventée

Le trompettiste sarde et le pianiste cubain laissent entrevoir de quels émois le jazz du XXIe siècle peut être porteur dans un disque aux élégances sobres

Genre: JAZZ
Qui ? Paolo Fresu & Omar Sosa
Titre: Alma
Chez qui ? (Tuk Music/Musicora)

Impossible de ne pas imaginer le disque qu’aurait produit Manfred Eicher s’il avait pu réunir ces deux-là dans ses studios: tout dans cette musique prête à une forme de perfection policée, à ces jeux subtils ou un peu creux de réverbération dont le label ECM s’est fait une lucrative spécialité. Or c’est finalement tout autre chose qui se joue dans ce disque aux embrasements à la fois discrets (pour la forme, disciplinée, retenue) et flamboyants (pour l’émotion qu’ils véhiculent). Manière de dire que cet Alma au titre si sobre et au dispositif de séduction si dépourvu d’emphase nous fait sortir d’une situation de monopole, de confiscation du beau son pour redonner toute leur pertinence à d’autres approches de la beauté, puisque telle est manifestement l’ambition de ce disque raffiné.

Esthètes, Paolo Fresu et Omar Sosa le sont chacun à sa manière, mais cette obsession du beau prend ici une tournure inaccoutumée: si méticuleusement peaufinée soit-elle, l’expression est constamment sous-tendue par une vision, presque une dramaturgie. Il y a là, exprimé à travers les notes les plus simples, un poème de la vie, cette vie que Fresu le lyrique sans pathos et Sosa l’excentrique à la mélancolie douce-amère ont l’intelligence de laisser entrer dans leur disque, au lieu d’en faire une vitrine à fantasmes formatés (un trompettiste italien + un pianiste cubain = la bamboula à tous les étages). Ceux qui craignent – ou espèrent – les facilités syncrétistes se trompent d’objet.

Ce disque est au cœur du jazz tel que, fracassé et recomposé, il continue de féconder le XXIe siècle. Tel aussi que l’ébauchait Miles Davis, surtout ce Miles dernière manière fœtalement replié sur lui-même à la recherche de la note juste. Soit la seule, fût-elle académiquement fausse, à faire sens à ce moment précis, la seule à pouvoir placer les musiciens du groupe face à un mystère plus grand qu’eux: celui d’une partition imaginaire qu’on finissait par entendre autour, et au-delà, de la musique jouée, comme une émanation superbe qui la parait de toutes les séductions.

Cet idéal de spontanéité, d’immédiateté créative n’exclut pas la virtuosité. Les lignes superposées d’«Angustia», en parfaite osmose de pensée et d’exécution, évoquent même un de ces thèmes techniquement ardus du bop naissant. Les doigts d’Omar Sosa courent sur son clavier un peu à la manière pressée de Chick Corea, mais d’un Chick cosmique qui mettrait toute son énergie à communier sensuellement avec les forces de la nature au lieu de les concurrencer.

Et puis il y a, visiteur occasionnel, le violoncelle à usage multiple du Brésilien Jaques Morelenbaum: tantôt tapis de lichen («Alma»), tantôt corde tranchante à laquelle pendre un outlaw patibulaire («S’Inguldu»), tantôt encore liane robuste, prétexte à exercice de haute voltige interculturelle (le très métissé «Under African Skies» de Paul Simon). Pour ceux qui ont perçu dans ce voyage les signes d’un parcours initiatique, la voix d’enfant du conclusif «Rimanere Grande!» n’a rien d’équivoque: elle n’est pas constat de régression mais cri de reconquête, celle d’une virginité porteuse de tous les espoirs.

■ Vies croisées

Paolo Fresu

1961 Naît en Sardaigne

1982 Débuts professionnels sous la direction du contrebassiste Bruno Tommaso

1996 Formation du groupe Palatino avec Aldo Romano, Glenn Ferris et Michel Benita

Omar Sosa

1965 Naît à Camagüey (Cuba)

1986 Fonde le groupe Tributo et entame une tournée africaine

1996 Enregistre Omar, Omar, son premier disque, ouvert tant à la musique cubaine qu’au jazz ou au slam

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