Au gré des interventions des artistes, les centres d'art contemporain connaissent des destins inattendus. Ainsi, Wang Du et Surasi Kusolwong ont transformé celui de Fribourg en bazar et kiosque à journaux.

A Fri-Art, Surasi Kusolwong, né en 1965, qui vit et travaille à Bangkok, a en effet amené une multitude de ces objets et ustensiles utilisés quotidiennement dans son pays, que l'on trouve sur les marchés ou dans des boutiques. Il les présente, à Fribourg, sur des étals constitués de harasses pour bouteilles de bière recouvertes d'un tissu coloré ou pêle-mêle dans des caisses. L'assortiment comprend des boîtes en plastique, des pinces à linge, des dessous de plats, des cloches de protection pour aliments, des coussins, des hamacs, des mangeoires pour chiens, des cerfs-volants et joujoux, etc.

Si bien que le visiteur a le sentiment de déambuler entre les étalages d'un véritable marché thaïlandais, au son des rengaines orientales dont raffolent les foules extrême-orientales et que diffuse une chaîne hi-fi. Tandis qu'un autre secteur évoque, par ses petites loupiotes et sa pénombre, un marché de nuit avec ses éventaires de marchands à la sauvette. L'ensemble produit un effet bigarré, par la diversité des formes et des coloris, et répercute des visions sympathiques, ludiques et exotiques. Mais tout n'est pas qu'atmosphère. Le visiteur peut également acheter les objets présentés. Car l'installation de Surasi Kusolwong n'est pas qu'une proposition esthétique. C'est aussi un négoce.

Tous les objets sont à vendre comme des œuvres d'art. Mais leur bas prix – «Everything 2 sf (Money – Minimal) ci-dessus», clame une inscription – est voulu par l'artiste pour que ces objets bénéficient tous de la même chance et de la même attention, dans l'idée de privilégier les informations qu'ils véhiculent et de leur donner un autre statut. Et ça marche. Michel Ritter, le directeur de Fri-Art, escompte bien qu'il ne restera plus grand-chose, le 25 mars, à la clôture de l'exposition. Aussi le curieux doit-il se dépêcher, car les lieux se vident un peu plus chaque jour. Ne restera que le cube de verre qui sert de tirelire réceptionnant l'argent et véritable mémoire de l'installation. Et entre les mains de l'acheteur: le ticket de caisse qui a valeur de succédané d'œuvre d'art. Ce qui incite ceux qui n'ont pas trop l'habitude de telles transactions à s'interroger sur le sens de l'acte qu'ils viennent d'effectuer et sur le statut de l'objet qu'ils viennent d'acquérir. Sachant aussi que, en Thaïlande, la fabrication de ces biens de consommation permet de soutenir plusieurs petits artisans et commerçants.

Pareillement, le travail de Wang Du, artiste chinois né en 1956 et qui vit à Paris, interpelle le spectateur sur la réalité du quotidien et en particulier les raisons ou déraisons qui poussent à mettre en avant certaines choses. Comme ces événements ou personnes qui «font» l'actualité des médias. Wang Du affiche une position très critique vis-à-vis du travail journalistique, manipulateur conscient ou inconscient de la réalité. Et pour dénoncer certains procédés, il joue sur l'effet d'amplification de la sculpture et l'accumulation de coupures de journaux, en une sorte de pastiche. Tous les murs du second étage de Fri-Art sont couverts de pages de quotidiens. Ces pages dressent, a posteriori, un constat caricatural des sujets mis en évidence. Que l'interprétation dans la troisième dimension pousse à l'extrême. L'artiste a repris des photos et en a fait des objets.

Certaines sculptures sont donc en noir et blanc, et d'autres en couleurs. Mais toutes soulignent les déformations aménagées des prises de vue. Telle celle qui met en gros plan la main de Jospin saluant la foule, ou telle celle, du même jour, qui cadre plus large des otages aux Philippines, pour englober la petite fleur dans les mains d'une des personnes détenues. Wang Du ne porte pas de jugement de valeur mais montre à quel point des choix apparemment innocents deviennent vite partiaux par les détails pointés.

Wang Du et Surasi Kusolwong. Fri-Art (Petites-Rames 22, Fribourg, tél. 026/323 23 51). Ma-ve 14-18 h, sa-di 14-17 h, je 20-22 h. Jusqu'au 25 mars.