Quelle soirée! Trois spectacles, samedi dernier au Festival Belluard à Fribourg et pas un temps mort, pas un fléchissement dans l’adéquation entre la proposition et sa réalisation. Un tel carton mérite d’être relevé, d’autant que le rendez-vous, qui dure jusqu’à samedi prochain, ne fait pas dans la facilité. Depuis près de trente ans, le Belluard tient le pari du transdisciplinaire en lien avec des questionnements politiques pressants.

L’an dernier, le festival invitait par exemple le public à déguster les mets de Conflict Kitchen, restaurant basé à Pittsburgh qui propose à ses clients des plats en provenance de pays avec lesquels les Etats-Unis sont en conflit afin de lutter contre la diabolisation de l’ennemi. Cette année, la manifestation emmenée par Sally De Kunst poursuit dans cette idée de conscientisation poétique avec des histoires de pierres, de voitures et de livres. Traversée.

18h, «Freeze»

Temps suspendu, pierres sous serre. Nick Steur, une petite vingtaine d’années, réalise l’exploit de figer le public dans une attention genre apnée en empilant simplement des pierres de tailles et de natures diverses.

Dans un couloir de verre emprunté à un gymnase, le jeune Hollandais défie les lois de la gravité, posant de grands morceaux rocheux sur de petites pierres accidentées, elles-mêmes en équilibre sur une tranche précaire… Et alors? Quel intérêt représente un exercice d’équilibre aussi habile soit-il? Celui de souder une communauté. Nick Steur doit tellement se concentrer pour sentir les vibrations des rochers que chaque spectateur l’accompagne le souffle coupé dans cette démarche lapidaire qui peut durer. Le moment, puissant, montre notre urgent besoin d’arrêter le temps pour mieux vibrer et discerner.

20h, «Lecture automobile»

Toute autre ambiance, plus potache, à l’Ancienne Gare. Erik et Harald Thys refont l’histoire de la construction automobile des cinquante dernières années lors d’une conférence-spectacle où s’enchaînent diapos vintage et commentaires faussement naïfs.

On rit au début quand défile la Peugeot 604 censée supporter une famille, mais dont l’arrière alourdi par les enfants touche presque par terre… Mais très vite, on frémit. Car les deux frères démontrent que cette industrie est passée du rêve d’un bonheur pour tous à la discrimination sociale du luxe pour une poignée de privilégiés. Mieux, les drôles dévoilent le changement de l’état d’esprit général. Dans les années 1960, les voitures posaient devant des paysages riants, signe d’optimisme. Aujourd’hui, les bolides technologiques et sécurisés traversent des mondes dévastés. Sinistre.

22h, «Book Burning»

Le clou de la soirée. Une fable sur la nécessité de transparence comme garantie de la démocratie. Seul en scène, Pieter de Buysser, raconte l’histoire de Sébastian, activiste frénétique de WikiLeaks, et de sa fille Tilda, qui doit d’abord s’affranchir avant de devenir elle-même une vigile de la libre parole.

Au fil de ce récit, le narrateur extirpe des décors miniatures d’un coffre géant. Imaginé par Hans Op De Beeck, ce coffre recèle un salon, une chambre à coucher, un paysage d’arbres ou encore une route et ses lampadaires allumés: des univers d’une grande douceur qui balisent le trajet objectif et initiatique du duo. Dans la foulée d’un Heiner Göbbels, l’alliance du poétique et du politique est ici simplement magique.

Festival Belluard, jusqu’au 7 juillet, 026 321 24 20, www.belluard.ch