Le titre de l'exposition estivale de Fri-Art, «Fiction ou réalité?», correspond en fait à une question trop souvent omise. Ou alors évacuée trop rapidement. Ainsi, au rez-de-chaussée, le visiteur est-il invité à participer à des élections «pour du beurre», organisées par l'artiste camerounais Goddy Leye. Mais faire bouger les consciences en leur donnant à penser sur la démocratie en Afrique, et sur le regard que portent les uns et les autres sur le continent noir, n'est-ce pas une manière d'agir sur le réel? Fiction et réalité ne sont pas deux mondes étanches et les œuvres exposées ici le rappellent toutes plus ou moins directement.

Revenons à ces fausses élections. Goddy Leye, qui a retrouvé son Cameroun natal après avoir passé deux années à la Rijksacademie d'Amsterdam, a développé le processus électoral dans le moindre détail, comme les meilleurs auteurs d'utopies. Un état fictif, l'U.C.A. (United Chiefferies of Africa), un drapeau, des questionnaires aux candidats, des bulletins de vote, des isoloirs… Les prises de position des candidats – Africains vivant dans leur pays ou en exil, Européens vivant ici ou en Afrique, hommes et femmes du monde de l'art ou exerçant toute autre profession – révèlent les clichés qui enferment l'Afrique dans une sorte de fiction composite, loin de toute réalité historique. En prenant le risque de la fiction, Goddy Leye n'offre pas moins que les bases d'une nouvelle Histoire. Encore à écrire.

C'est une artiste afro-américaine qui fait le lien entre les deux étages de l'exposition. Senam Okudzeto a connu trois continents: née à Chicago, elle a grandi en Afrique et à Londres avant de se retrouver à New York comme réfugiée politique. La cage d'escalier de Fri-Art sert de cadre à des œuvres évocatrices de cet exil pluriel, de cette géographie intime éclatée. Avec notamment une vidéo pleine d'humour sur un cours de danse africaine.

Omer Fast emplit le deuxième étage de travaux apparemment fort divers mais qui tous explorent la question de l'interprétation. Lui aussi a un parcours chaotique. Né à Jérusalem en 1972, il vit aujourd'hui à Berlin après quelques années à New York. C'est la télévision américaine qui lui a fourni le matériau de CNN concatenated, fascinant montage de dizaines de milliers de mots prononcés par les présentateurs de la célèbre chaîne d'actualité en continu. Il compose ainsi une série de discours révélateurs du rapport iconolâtre que tend à produire ce genre de diffusion. «Ecoute-moi. Je veux te dire quelque chose. Viens plus près […] Regarde. Il ne se passe rien tant que tu écoutes et regardes. Les gens ne meurent pas devant leur télévision. En attendant, nous pourrions probablement faire quelque chose ensemble», déclare par exemple le présentateur type de CNN, Frankenstein moderne et donc médiatique, homme/femme tronc fabriqué à partir des bustes de dizaines de présentateurs.

Pour A Tank Translated, Omer Fast a interrogé les quatre occupants d'un char israélien. Ces hommes sont à peine plus âgés que les adolescents palestiniens jeteurs de pierres auxquels ils font face. Ils témoignent de leur quotidien dans l'espace confiné du blindé. Les quatre moniteurs redessinent leurs positions respectives de conducteur, de chargeur, de tireur et d'observateur. Ils s'expriment en hébreu et on lit en sous-titres ce qu'ils voient, ce qu'ils ressentent, cet étrange partage entre leurs pensées civiles et leur fonctionnement de soldat. Se mêlent à leurs paroles des questions étrangement voisines. Ces discours parasites ne mettent plus en jeu le pouvoir des armes traditionnelles mais celui des images. Et donc des faiseurs d'images, ceux qui comme les soldats, cadrent, visent…

Enfin, Spielberg's List (Liban Quarry) est une installation vidéo qui, comme son nom l'indique, a pour base le film La Liste de Schindler. Omer Fast a retrouvé à Cracovie les figurants de cette production hollywoodienne multi-oscarisée. On les entend raconter, tour à tour, leurs rôles dans le film et la façon dont ils ont été sélectionnés. L'idée même de sélection donne froid dans le dos quand on évoque l'Holocauste. Et on tremble encore plus quand on entend que le casting de Spielberg reprenait à son compte les critères physiques plus que douteux du nazisme. Dans la Cracovie du début des années 90, on ne se demandait pas pourquoi il fallait plutôt être brun et avoir le nez proéminent pour décrocher un petit boulot. Le document d'Omer Fast, décomposé sur deux écrans, fournit en une heure environ encore maints autres exemples tout aussi sidérants sur la confusion des genres. Il met en évidence les relations parfois malsaines entre fiction et réalité.

Fiction ou réalité?, à Fri-Art, Petites-Rames 22 à Fribourg, tél. 026/323 23 51 et «www.fri-art.ch». Ma-ve 14h-18h, sa-di 14h-17h. Jusqu'au 14 septembre.