Une casquette molle généralement avachie sur la tête, la barbe fleurie et les chaussettes toujours dépareillées, le peintre et architecte Friedensreich Hundertwasser était de ces personnages hauts en couleurs, qui à eux seuls dessinent tout un pan de l'art. Il concevait d'ailleurs celui-ci au sens large, comme une sorte d'intermédiaire, grâce auquel l'être humain devait pouvoir se retrouver en phase avec la nature. Et lui, qui a très longtemps vécu sur un bateau aux voiles rapiécées et multicolores, est décédé d'une défaillance cardiaque samedi, sur le Queen Elizabeth II croisant dans le Pacifique. Cet anticonformiste, né à Vienne en 1928, sera inhumé au Jardin des morts heureux, sur ses terres en Nouvelle-Zélande. Ce pays, depuis quelques années, était le principal lieu de résidence de l'artiste.

Ennemi de la ligne droite

Hundertwasser a surtout été un des pionniers de l'écologie et un militant antinucléaire. A ses étudiants de l'Académie des beaux-arts de Vienne, où il avait transformé sa salle d'enseignement en serre de jardin botanique, il aimait répéter que «les plantes sont les seuls vrais professeurs». Comme Popeye, il aimait à se nourrir d'épinards. Végétarien, il ne faisait pas seulement allusion à la force qu'ils donnent mais aussi à leurs formes. Et c'est de cette inspiration qu'est née sa vindicte contre la ligne droite, «outil du diable». Il la bannit de ses aquarelles et de ses estampes. Au même titre qu'en architecture il s'en prend avec virulence à l'école rationaliste. En 1967 à Munich, il fait un exposé sur le sujet en tenue d'Adam pour souligner l'inadéquation du corps et de l'angle droit. Ce qui fait que ses œuvres graphiques s'enroulent en spirales, tandis que ses constructions s'agencent en masses tarabiscotées. Ses formes doivent beaucoup à l'anthroposophie de Steiner, à l'énergie des couleurs.

Ce qu'il veut, c'est un monde joyeux et positif. Et si de son vrai nom il s'appelle Friedrich Stowasser, c'est à dessein qu'il le change en Friedensreich pour le transformer en «royaume de la paix» – lieu dans lequel il cherche à introduire le spectateur, loin de la corruption de la vie moderne – et en Hundertwasser pour évoquer le rôle généreux de l'eau. C'est lors de la remise en question de la fin des années 1960 qu'il adopte ce nom d'artiste. Et s'il a entamé sa formation à l'Ecole des beaux-arts de sa ville natale en 1948, il s'en est rapidement soustrait; préférant s'inspirer aussi bien de la spontanéité de l'art brut que des tonalités affirmées et des lignes ornementales de ses compatriotes Schiele – l'un de ses premiers autoportraits en 1951 aurait pu être de ce peintre – et Klimt. Comme ce dernier, il rehausse ses compositions à la fois figuratives et abstraites avec des éléments d'or ou d'argent.

Architecte alternatif

Cette facture, à la fois lisible, moderne et enjouée, va rendre son art très populaire. Nombre de ses œuvres sont reproduites en posters, en cartes postales ou sur des calendriers. Les postes autrichiennes lui ont plusieurs fois passé commande de modèles de timbres. Quant à son bloc de maisons viennoises, construit en 1983 à l'angle des Löwengasse/Kegelgasse, il attire la foule des touristes par ses façades de fenêtres distordues, leurs couleurs vives et leurs jardins suspendus.

Une architecture alternative qui lui vaut d'autres mandats de réalisation: centrale thermique pour le chauffage urbain de Vienne, hôtels, aires de repos sur des autoroutes et bains thermaux. Il n'a pas seulement construit en Autriche mais aussi en Allemagne, au Japon et aux Etats-Unis. Et récemment encore: des toilettes publiques dans le nord de la Nouvelle-Zélande.

Poète et fort en gueule, il avait pris position contre l'adhésion de l'Autriche à l'Union européenne, parce qu'il avait par nature l'âme vagabonde et se sentait plus citoyen du monde que d'un lieu précis. En 1978, il avait créé un drapeau de la paix pour le Proche-Orient avec une demi-lune arabe verte et l'étoile bleue de David. Porte-parole des Affaires culturelles de la capitale autrichienne, Martin Gabriel a qualifié la mort de Hundertwasser de «grande perte pour Vienne». On ne saurait mieux dire, à l'heure où des voix aussi impertinentes devraient s'y faire plus entendre.