Mort en 1938, Friedrich Glauser, que l’on surnomme volontiers le Simenon suisse, continue de fasciner. Un livre et un film sortis en ce mois de janvier (lire l’encadré) témoignent de l’engouement toujours vif pour celui qui est devenu un classique de la littérature alémanique, entre Robert Walser et Friedrich Dürrenmatt.

Sa biographie tourmentée a contribué à forger une légende d’écrivain maudit. Né en 1896 à Vienne de père suisse romand et de mère autrichienne, il ne sera jamais nulle part chez lui. Sa mère meurt lorsqu’il a 4 ans, une perte qui le tourmentera jusqu’à ses derniers jours. Il a 13 ans lors de sa première fugue, et 14 quand son père, avec qui il ne pourra jamais développer une vraie relation, le place dans une maison de redressement sur les bords du lac de Constance. C’est là qu’il tâte pour la première fois du chloroforme et de l’éther, ces «poisons colorés riches de consolation», et fait sa première tentative de suicide.

Morphinomane dès l’âge de 20 ans, Friedrich Glauser alterne les séjours en cliniques psychiatriques avec les échappées aventureuses. Il a ainsi côtoyé les dadas à Zurich, passé deux ans au Maroc et en Algérie sous les drapeaux de la Légion étrangère, travaillé comme plongeur dans un hôtel à Paris et comme mineur de fond en Belgique. Son père le met sous tutelle dès sa 22e année. La drogue le tient et ne le lâchera plus. Vols, falsification d’ordonnances, cures de désintoxication, rechutes: il décrit cet engrenage dans Morphine, texte autobiographique paru en 1932. Avec notamment cette petite phrase qui en dit long: «Pouvez-vous imaginer un homme qui, quand il arrive dans une ville nouvelle, commence par regarder où se trouvent les pharmacies?»

Dans cette vie d’errance, l’écriture est un havre, le seul auquel il revient toujours. Un peu à son corps défendant, Friedrich Glauser se fait un nom d’abord avec ses romans policiers et la figure de l’inspecteur Studer. La soirée du 6 novembre 1935 à Zurich marque un tournant dans sa carrière littéraire. Il a été invité à présenter des extraits de son dernier roman devant un parterre d’écrivains qui ont la réputation de se montrer impitoyables. «L’homme lisait avec une voix un peu chantante et un accent singulier dans lequel se mêlaient des intonations suisse, autrichienne et allemande. En l’écoutant, on ne pouvait s’empêcher de se demander où il avait été trimballé. Mais bientôt, on ne se préoccupait plus de celui qui lisait, mais d’un certain inspecteur Studer, qui jouait au billard dans un café et jouait mal, parce que l’affaire avec le prisonnier Schlumpf ne le laissait pas en paix», écrit Josef Halperin, éditeur de l’hebdomadaire de gauche ABC, qui deviendra un ami.

Glauser, à la fin de la lecture, se tasse sur sa chaise en attendant le verdict. Après un court silence, les éloges fusent. «On a retourné la chose dans tous les sens et l’on est arrivé à la conclusion que l’on avait ici un roman policier brillant, mais bien plus encore. C’était le village suisse, vu d’un regard neuf par un œil exercé et avisé, et mis à nu par un esprit à la recherche de la vérité. C’était un miroir de notre temps, exactement ce que doit être un roman», continue Josef Halperin.

Personne ne semble savoir d’où sort ce Friedrich Glauser, qui s’est échappé un mois plus tôt de la clinique psychiatrique de la Waldau, dans le canton de Berne. Mais tout le monde est d’accord: il faut publier ce roman. La première enquête de l’inspecteur Studer paraît en feuilleton dès juillet 1936 dans l’hebdomadaire Zürcher Illustrierte et, la même année, en livre. Le succès est immédiat. Avec l’inspecteur Studer, enquêteur bernois proche de la retraite, Friedrich Glauser a créé le prototype du commissaire mélancolique, dans une filiation qui part de Maigret, passe par Bärlach chez Dürrenmatt jusqu’à nos jours avec le Wallander de Mankell.

Studer, sa moustache, son chapeau mou et ses complets fatigués, n’est pas du côté des notables. Tirant sur ses éternels Brissago, cigares courbes à l’odeur insistante, il fonctionne à l’intuition. Il prend son temps, observe et ne cherche pas à juger. Montrant de la sympathie pour les petits criminels qu’il doit poursuivre, il lui arrive plus d’une fois de laisser courir un suspect.

Glauser connaissait Simenon et s’est inspiré de Maigret. Mais le milieu dans lequel il fait évoluer son inspecteur le distingue de son modèle. Avec un style sec traversé d’éclairs d’ironie, Glauser dit la Suisse des petites gens dans les années 1930, gratte derrière la façade idyllique des villages rongés par les rivalités entre notables. Il utilise souvent le dialecte pour ses dialogues, difficulté supplémentaire pour la traduction. Mais surtout, avec Matto regiert (traduit en français d’abord sous le titre Le Règne des toqués, puis Le Royaume de Matto ), énigme policière écrite en grande partie lors de son internement à la Waldau, il livre une description impitoyable de l’univers de l’hôpital psychiatrique, «l’obscur empire de Matto» (fou en italien).

Glauser ne laisse planer aucun doute. L’esprit de la folie peut tisser sa toile partout. Passage censuré dans les éditions qui ont paru pendant la Deuxième Guerre mondiale et longtemps après encore, un discours de Hitler retentit à la radio, allusion à une autre forme de délire collectif.

Glauser est ambigu envers son Studer. Il dit regretter d’avoir inventé cette figure de commissaire si populaire qu’elle l’oblige à continuer à écrire des romans policiers. Mais il est fier aussi de son succès auprès des gens simples qui ne lisent rien d’autre que des romans à quatre sous. «J’aimerais voir s’il est possible d’écrire des histoires sans sentimentalisme au sirop de framboise et sans rugissements sensationnalistes qui plaisent à mes camarades, les aides jardiniers, les maçons et leurs femmes, en bref, qui plaisent à la grande majorité», écrit Glauser dans une lettre en 1937.

L’écrivain a aussi compris la liberté que lui offre le roman policier: «C’est le seul moyen de propager des idées raisonnables aujourd’hui», déclare-t-il dès sa première énigme, Le Thé des trois vieilles dames, qui, sans Studer, se joue à Genève, avec, comme coulisse, la clinique de Bel-Air et la Société des nations.

Le succès est ambigu aussi. L’inspecteur Studer fait partie du patrimoine populaire alémanique depuis qu’il a été immortalisé au cinéma en 1939 sous les traits de Heinrich Gretler dans une mise en scène de Leopold Lindtberg. Le film, qui sort le 13 octobre 1939 à Zurich, est vu par un sixième de la population. En 1946 suit l’adaptation de Matto regiert, toujours avec le même acteur. Glauser est désormais figé dans le rôle d’auteur de polars populaires. Car les nuances, les descriptions critiques du microcosme helvétique, n’ont pas passé à l’écran.

Glauser, pourtant, a beaucoup écrit, des nouvelles et des récits autobiographiques notamment. Terminé en 1930, son premier roman, Gourrama, est inspiré des deux ans passés à la Légion étrangère avant qu’il ne soit réformé pour faiblesse cardiaque. Ses descriptions d’un bataillon d’écorchés vifs et d’existences ratées dont il fait partie sont loin de tout folklore: même l’homosexualité y est évoquée sans détour. De quoi choquer les éditeurs helvétiques des années 30. Gourrama ne sera publié qu’en 1940, deux ans après la mort de Glauser. Il est considéré par les critiques littéraires comme son œuvre majeure. Il faut toutefois attendre le début des années 1970 pour que l’on redécouvre un auteur au talent plus large.

L’hôpital psychiatrique n’est pas seulement une prison pour Glauser. Grâce au soutien de certains médecins, comme le psychiatre Max Müller, qui n’hésitera pas, dans les moments difficiles, à lui fournir de la morphine, l’écrivain trouve des conditions favorables pour écrire. Car, contrairement à sa légende de poète maudit, il est un auteur qui gagne bien sa vie, ses nouvelles et ses romans policiers étant publiés dans divers journaux et revues.

En 1933, il fait la connaissance de l’infirmière Berthe Bendel à la clinique de Münsingen, où il est interné. Les amoureux doivent se cacher. Berthe, qui a quitté son emploi, restera aux côtés de Glauser jusqu’à sa mort. Acceptant sa toxicomanie, elle offre un ancrage solide à un compagnon miné par l’instabilité. «Petite fille, comment as-tu pu sentir qu’il y a encore autre chose en moi et dire tout simplement que tu m’accompagnes où que j’aille», lui écrit-il en 1935. Le couple part en 1936 s’établir à la campagne en France, près de Chartres, puis en Bretagne. Glauser, qui ne cesse toutefois d’augmenter les doses d’opium, écrit trois nouveaux romans policiers.

Au printemps 1938, après une énième cure de désintoxication, Berthe et Friedrich, qui ont l’intention de se marier, s’établissent à Nervi, dans les environs de Gênes. Les procédures pour rassembler les papiers nécessaires sont interminables, Berthe est Allemande, Glauser toujours sous tutelle. La date du mariage est fixée au 8 décembre; la veille, Glauser s’effondre et ne reprendra pas connaissance. Il meurt à l’âge de 42 ans. Certains diront qu’il s’agit de sa dernière fuite.