Nan Aurousseau. Bleu de chauffe. Stock, 180 p.

Il y a comme un frisson prolétaire. Une odeur de soudure sur cuivre. Un son de clé à molette sur la tôle. Quelque chose qui ressemble aux films des années cinquante, quand la lutte des classes n'était pas encore reléguée aux poubelles de l'histoire. La chaude ambiance des chantiers foireux, où il faut s'acharner sur du matériel de récupération dans des bâtiments construits à coups de sous-traitance. Où l'accent des banlieues proches et aussi lointaines que la lointaine Afrique remplace l'accent des faubourgs.

Le prolo serait-il de retour? Pas le prolo des bonnes intentions, des philanthropes, ou du réalisme socialiste. Pas le donneur de leçons indirectes, par littérature interposée. Un prolo aussi nature que le permet la fiction, c'est-à-dire plus que nature, et donc joyeusement fâché. Nan Aurousseau a 54 ans. Il a fait plombier, chauffagiste et maçon. Il connaît la nomenclature de la tuyauterie sur le bout des doigts, le détail des machines à couder, et les pièges que réservent les perceuses chinoises même quand elles sont pourvues de mèches en tungstène de fabrication allemande. Il publie son premier roman, Bleu de chauffe, un titre qui ne cache rien de ses origines.

Au cours de sa carrière dans le bâtiment, Nan Aurousseau a fait la connaissance de Jean-Patrick Manchette, auteur du Petit Bleu de la côte ouest et de La Position du tireur couché, inventeur du néo-polar à la française, décédé en 1995, et célébré dix ans après sa mort par un best-of de ses romans dans la collection Quarto de Gallimard. Nan Aurousseau romance cette rencontre dans Bleu de chauffe. Dan, son héros et son alter ego, a passé trois jours chez Manchette à réparer des radiateurs et à parler de littérature. Car Dan est plombier, bien sûr. A première vue, il est le portrait de son auteur. A seconde vue, c'est incertain. Dan est dans la plomberie depuis au moins un quart de siècle. Avant il était derrière les barreaux. C'est d'ailleurs là qu'il a commencé sa carrière dans la normalité sociale. Grâce à une formation accélérée, peu de temps avant sa libération.

Dan a des velléités d'écriture. Il fait lire quelques pages à Jean-Patrick Manchette, qui l'encourage en le décourageant, ou le contraire. Résultat, une dizaine d'années plus tard, Nan Aurousseau publie son roman. Quant à Dan, c'est une autre histoire. Une histoire cabossée, avec un patron véreux dénommé Dolto, dont la PME est plus petite que moyenne et se nomme la CCRAMPS (Chauffage Couverture Rénovation Anciennement Maurice Paquez Sanitaire). Dolto magouille dans l'escroquerie à l'assurance en faisant acheter à Dan du matériel de luxe avant de le faire disparaître comme par miracle. Il escroque aussi Dan de 100 euros, ce qui est une mauvaise idée. Dan continue de travailler avec du matériel pourri, et avec des types formidables. Comme Makalou, un autre as de la tuyauterie, qui a un seul défaut: il se décompose quand il n'a plus sur lui son médicament, c'est-à-dire un gri-gri qui le protège de toutes formes de péripéties. Mais Dan a Dolto dans le nez et ses vieux démons de l'époque des prisons de Fresnes et d'ailleurs lui montent allégrement à la tête.

Bleu de chauffe est un régal. Avec des trouvailles d'écriture et des portraits tirés au cordeau. Comme celui de la femme du héros prise d'une furie nettoyeuse: «Quand elle avait l'aspirateur dans les mains, elle n'était plus la même, elle était comme possédée, elle traversait le cosmos à cheval sur son balai électrique et plus rien n'existait autour. Une sorte de sabbat sauvage complètement inconscient, comme une crise d'épilepsie moins la bave. J'aurais pas aimé être à la place de la poussière.» Si des types comme Nan Aurousseau se mettent à l'écriture et persistent, si, en plus, ils sont publiés, les clients du premier étage du Flore et ceux des bars d'hôtel du VIe arrondissement où se croisent les gens qui pensent faire la littérature à Paris n'ont qu'à bien se tenir. L'autofiction complaisante, les aventures sexuelles et les affres matérielles ou psychologiques des populations bien nourries sauf en cas d'anorexie vont prendre un terrible coup de vieux.