En quelques heures, le 26 avril, le destin d'un pays, l'Autriche, a basculé avec l'affaire Josef Fritzl. Confrontée à un crime abominable d'inceste et de séquestration, la petite république alpine a vu sa réputation sérieusement écornée, au moment même où débute l'Euro 2008 de football, qui sera lancé le 7 juin à Vienne.

Dix jours ont passé, et l'Autriche, confrontée aux commentaires parfois effarés, souvent narquois, de la presse internationale, commence bon gré mal gré une douloureuse introspection. Après les psychologues, les éditorialistes, la classe politique, ce sont ses écrivains qui à leur tour montent au créneau.

Dans la plus droite ligne de la tradition contestataire érigée par Thomas Bernhard (1931-1989), Elfriede Jelinek a publié sur son blog un texte grinçant sur la tragédie d'Amstetten. «Les politiciens craignent maintenant, une fois que tout le monde est sauvé, que l'image de l'Autriche soit attaquée, ce serait terrible, on n'entend déjà plus les cris en provenance de la cave», écrit le Prix Nobel de littérature 2004, qui conclut par cette fulgurante ironie: «A l'étranger, s'il vous plaît, écoutez nos paroles, regardez le Bal de l'opéra et écoutez notre concert du Nouvel An. Ecoutez, écoutez, mais pas nos cris! Ne les considérez pas. Nous-mêmes, nous ne les écoutons pas, et nous sommes ceux qui savent. Le cri qui est poussé depuis la cave n'arrive même pas chez le voisin, et on ne l'entend pas non plus dans notre maison.»

A l'instar d'Elfriede Jelinek, les auteurs autrichiens contemporains osent «des propos dérangeants, inquiétants», observe Jérôme Segal, chercheur à l'Institut de recherches interdisciplinaires en sciences sociales (ICCR) de Vienne. «Dans l'affaire Fritzl, remarque celui-ci, c'est le respect implicite des codes sociaux qui étonne. Fritzl était bien intégré, saluait gentiment, sa famille participait comme il se doit à la vie de la petite ville d'Amstetten». Tout en accomplissant ses méfaits, sans que personne autour de lui n'y trouve à redire.

Hypocrisie sociale

Pour l'écrivain Josef Haslinger, tout cela découle de la culture du «Wegschauen», cet art si tragiquement autrichien de «regarder ailleurs». Il y aurait dans ce pays «une tradition fatale de balayer sous le tapis», écrit l'auteur du livre Opernball (1995), dans lequel il s'en prenait au symbole du Bal de l'opéra, imaginant que ce serait l'endroit idéal pour massacrer toute l'élite du pays. Né en 1955, l'année de la «renaissance» officielle de l'Etat autrichien, Haslinger veut voir dans la tragédie d'Amstetten une allégorie de la société autrichienne, qui a pris l'habitude de masquer les défaillances historiques de ses citoyens derrière un vernis d'Etat moderne et pacificateur. La faute à «une dénazification ratée», assure Haslinger, qui croit déceler un décalage entre «les péchés individuels» et «la morale publique», symbolisée par la toute-puissante Eglise catholique et ces charmants personnages dans leur costume traditionnel, paravent pittoresque aux crimes les plus abjects.

Liens: http://www.elfriedejelinek.com