Le 33e Salon du livre de Paris se tient en ce moment à la Porte de Versailles. Editeurs et libraires sont tous présents à l’un des plus importants rendez-vous professionnels européens. Tous, sauf un, et pas des moindres: Amazon, le géant américain de la librairie en ligne, a décidé in extremis de renoncer à son stand cette année. Raison avancée par la firme de Jeff Bezos? «Les problèmes d’image» rencontrés par l’enseigne en France.

Il y a quelques jours, Günter Wallraff, le célèbre journaliste et écrivain allemand, auteur de Tête de turc, a demandé à son éditeur allemand de retirer tous ses livres du site Amazon. L’auteur lance un appel au boycott de la firme américaine par les internautes et par ses pairs écrivains. «Allez dans les librairies, où les livres sont disponibles du jour au lendemain!» encourage-t-il dans le magazine allemand Buchreport.

En Angleterre, les libraires constatent depuis fin 2012 un nombre croissant de clients qui affirment vouloir être des «consommateurs éthiques», et décident dès lors de revenir en librairie et de délaisser Amazon, comme le rapporte le journal professionnel The Bookseller.

En quelques mois, Amazon a perdu son image d’entreprise innovante, efficace et cool, fleuron de la Net-économie. Que s’est-il passé? En fait, la fronde qui explose en ce moment est le fruit de deux prises de conscience. L’une porte sur les conditions de travail dans les entrepôts que le géant possède et continue d’ouvrir aux Etats-Unis et en Europe. L’autre a trait aux pratiques fiscales de l’entreprise de Seattle.

En 2008, Claire Newell, une journaliste du Sunday Times, s’est infiltrée dans l’entrepôt de Bedfordshire, en Angleterre, en se faisant employer comme intérimaire, sept jours durant. Son reportage, paru en décembre, en plein boom des achats de Noël, fait l’effet d’une bombe jusqu’aux Etats-Unis.

Les travailleurs intérimaires, massivement étrangers, doivent travailler sept jours sur sept (après les cinq jours en semaines, ils doivent assurer encore 10,5 heures durant le week-end); le contrat de travail est «à points», au bout de six pénalités, l’employé est licencié. Toute absence (même pour cause de maladie avec un certificat médical) entraîne la perte d’un point. Les retards se traduisent aussi en malus. Les heures supplémentaires sont obligatoires et aucune excuse n’est tolérée pour celles et ceux qui se trouveraient dans l’incapacité de dépasser les huit heures réglementaires. Deux poses sont autorisées dans la journée (20 minutes et 15 minutes). L’autorisation du chef d’équipe est obligatoire pour aller aux toilettes. La caméra-surveillance est prévue dans les moindres recoins de l’entrepôt.

Un système de primes sur objectifs est censé motiver les équipes. Or, les objectifs sont irréalisables, selon la journaliste (un seul employé sur 25 y est parvenu). Pour toucher la prime, il faut que l’ensemble de l’équipe réalise les objectifs.

En 2011, un journaliste américain du Morning Call, à Allentown, en Pennsylvanie, a enquêté à son tour dans l’entrepôt de Lehigh ­Valley. A tout ce que sa consœur anglaise avait décrit, le journaliste américain ajoute le problème de la chaleur à l’intérieur des travées. En été, la température y grimpe allégrement jusqu’à 40 degrés. Avec les cadences exigées, les malaises sont fréquents. Plutôt que d’installer un système de climatisation, Amazon préfère s’adjoindre les services d’une société de transport, qui se parque à l’entrée de l’entrepôt et conduit les employés à l’hôpital le plus proche.

Suite à l’article du Sunday Times et à celui du Morning Call, Amazon a fait des déclarations. En Angleterre, Amazon Europ a rappelé que les conditions éprouvantes n’ont pas d’autre but que de satisfaire les clients. L’entreprise affirme aussi que la majorité des intérimaires sont volontaires pour intégrer un poste permanent, preuve que les conditions ne sont pas si mauvaises. Aux Etats-Unis, suite aux interpellations des autorités sanitaires, un système de ventilation aurait été mis en place.

La réaction du reporter-écrivain Günter Wallraff ces derniers jours fait suite à la diffusion sur la chaîne allemande ARD d’un documentaire sur les conditions de ­travail d’un entrepôt en Allemagne. Ici, les intérimaires viennent pour la plupart d’Espagne. Outre les conditions décrites plus haut, les téléspectateurs allemands ont été choqués par un fait supplémentaire: la présence, dans les dortoirs où les intérimaires s’entassent, de garde-chiourmes à l’apparence martiale et aux manières qui rappellent les milices d’extrême droite (descente dans les chambrées pour terroriser, contrôles constants, etc.).

Dans un communiqué, Amazon rappelle son attachement à la sécurité et au bien-être de ses employés. «Amazon ne tolère aucune forme de discrimination ni d’intimidation, et nous agirons prochainement pour faire disparaître de tels comportements.» La ministre allemande du Travail, Ursula von der Leyen, a néanmoins annoncé qu’une enquête était ouverte.

Parallèlement à cela, les gouvernements français, anglais et ­allemand se sont lancés dans des enquêtes fiscales contre les pra­tiques d’Amazon et demandent de copieux arriérés d’impôt (198 millions d’euros pour la France). Ces affaires ont éclaté fin 2012. Amazon est accusé de pra­tiquer l’évasion fiscale (Starbucks et Google subissent les ­mêmes reproches) grâce à de compliqués montages financiers. L’OCDE (LT du 16.02.2013) a annoncé préparer un plan d’action pour juillet afin de contraindre les multinationales à payer leur juste part d’impôts.

En France comme en Angleterre, cette réalité fiscale a ulcéré libraires et clients. En Suisse, Pascal Vandenberghe, de Payot, a écrit une tribune fin 2012. «Les clients achètent où ils veulent. Mais ce qui est essentiel, c’est qu’ils le fassent en connaissance de cause.»

L’été, dans l’entrepôt de Lehigh Valley, il fait 40 degrés. Avec les cadences exigées, les malaises sont fréquents