Futur antérieur

La frontière, cet éternel recommencement

CHRONIQUE. Alors qu’en Europe se dressent à nouveau des murs, réels ou symboliques, pour tenir les migrants à distance, comment penser aujourd’hui le concept de frontière? «Combat de nègre et de chiens», la pièce de Bernard-Marie Koltès, peut nous y aider

On s’était déjà habitués à la disparition des frontières intérieures en Europe, et les voilà qui réapparaissent tout à coup sous une autre forme, là où on ne les attendait pas. Frontières humaines qui s’improvisent au milieu des montagnes, sur un quai de gare, voire n’importe où. Les images des migrants africains essayant de traverser les Alpes dans l’espoir de rejoindre la France ont laissé des traces, créant le malaise quand ils étaient repoussés de force, quelques-uns y laissant leur vie. Malaise aussi, mais d’un autre genre, devant cette étrange chaîne humaine formée par les militants «identitaires» anxieux de verrouiller les frontières de l’Europe, en son cœur même. Deux tentatives désespérées, chacune à sa manière.

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Qu’est-ce qui constitue aujourd’hui une frontière, si elle n’existe que pour certaines catégories d’êtres humains, quand d’autres voudraient en faire surgir par la seule force de leur corps? Une chose est indéniable: les frontières sont faites, plus que jamais, de réalité humaine. L’Europe refuse depuis belle lurette de se définir en termes identitaires. Mais voilà que ses valeurs d’ouverture se trouvent au défi d’un monde qui se met en marche, prenant acte de la chute progressive des barrières qui retenaient chacun chez soi, comme assigné à résidence. Comment concevoir encore une concitoyenneté dans de telles conditions, un espace de vie partagé avec le reste de l’humanité, mais qui reste vivable et cohérent.

Un huis clos en Afrique

Devant une question aussi difficile, on se sent le droit d’aller chercher la réponse dans des lieux improbables. Pourquoi pas la pièce d’un dramaturge français encore inconnu quand l’œuvre est mise en scène pour la première fois, en 1982 à New York: Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès, publiée deux ans plus tôt. C’est un quasi-huis clos qui se déroule en Afrique noire, sur un chantier dirigé par une entreprise française. Les deux principaux personnages blancs tentent de négocier une issue avec le frère d’un ouvrier mort, au milieu d’un environnement aussi menaçant qu’il les fascine. L’un réagit par l’intimidation, l’autre cherche un accommodement, mais tous deux ont dû accepter que le continent leur restera à jamais fermé. «Nègres» et Blancs sont-ils destinés à rester dans des vies séparées?

Une ville pour tous

L’un des Français avoue caresser pourtant un rêve, non, un projet, qui pourrait peut-être se réaliser un jour. Pourquoi ne pas installer les quelques milliards d’humains que compte la planète dans une immense ville composée de tours avec quarante étages? C’est matériellement possible, il a fait le calcul. On choisirait pour la bâtir un pays où la vie est facile, la France par exemple. Comme cela, tous les hommes seraient obligés de cohabiter, il n’y aurait plus ni guerres, ni pays riches et pauvres. Le reste du globe serait libre, disponible. Les ressources naturelles de l’Afrique pourraient alors être exploitées, à petites doses, sans le risque de léser qui que ce soit, puisque tout le monde en profiterait au même titre.

C’est un rêve d’ingénieur, et d’idéaliste mal repenti, sachant pertinemment qu’il ne pourra jamais se réaliser. Mais il continue malgré tout d’y croire un peu, pour contrebalancer le sentiment d’étouffement qui l’assaille dans le camp retranché où il est obligé de vivre. Est-il vraiment plus fou qu’un autre?


Extrait

«Oui, la France serait belle, ouverte aux peuples du monde, tous les peuples mêlés déambulant dans ses rues; et l’Afrique serait belle, libre, généreuse, sans souffrance, mamelle du monde! (Un temps.) Mon projet vous fait rire? Pourtant voilà une idée plus fraternelle que la vôtre. C’est ainsi que moi, monsieur, je veux et je persiste à penser»

(B.-M. Koltès, «Combat de nègre et de chiens», Minuit, 1989)

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