Photographie 

«La frontière n’existe pas»

Pierre-Yves Massot a longé à pied la frontière linguistique du canton de Fribourg. Dans un ouvrage d’histoire consacré au bilinguisme, il en livre une vision douce et bucolique

Des chemins quelquefois. Des arbres, énormément. Des champs, beaucoup, parsemés de fermes et d’animaux. Et puis des surprises, comme cette limousine rose-panthère, cette yourte en bordure d’immeubles ou ce troupeau de moutons dont toutes les têtes, sauf une, fixent l’objectif à travers les brumes. D’octobre 2016 à mai 2017, Pierre-Yves Massot a marché le long de la frontière qui sépare les zones francophones et germanophones du canton de Fribourg. Il en a ramené 3898 images, dont 156 sont publiées dans Sprache und Politik – Zweisprachigkeit und Geschichte, un ouvrage de l’historien Bernhard Altermatt initié par Kultur Natur Deutschfreiburg.

Pour compléter le propos, l’association singinoise a donné carte blanche à deux photographes: l’Alémanique Nadine Andrey et Pierre-Yves Massot, Romand d’origine française. La première a immortalisé des crépuscules d’un côté de la frontière et les levers de soleil qui ont suivi de l’autre. Pierre-Yves Massot, lui, a marché au fil des saisons et des paysages, du Vully à la Wandflue. Est-ce la compagnie du brouillard; ses images sont uniformément douces, comme délavées.

Le Temps: Pourquoi ce projet?

Pierre-Yves Massot: J’avais envie depuis longtemps d’un projet associant la marche à la photographie. Lorsque l’association Kultur Natur Deutschfreiburg m’a approché, j’ai donc tout de suite songé à longer la frontière linguistique. Je voulais savoir à quoi elle ressemblait. Il n’existe ni vraiment de carte ni de chemin qui l’indique. J’ai noté d’un côté les communes majoritairement francophones et de l’autre les communes majoritairement germanophones, j’ai relevé leurs limites administratives et cela a donné un tracé au parcours assez aventureux!

Je suivais mon GPS pour rester au plus près mais il n’y avait souvent aucun chemin. Je me suis retrouvé un jour à califourchon sur un tronc d’arbre dans une pente très très raide, pour finalement aboutir à une falaise et devoir faire demi-tour. L’arrivée dans les montagnes m’a contraint à adapter un peu l’itinéraire. Il y avait encore beaucoup de neige, même au mois de mai.

Comment s’est effectué le trajet?

J’ai réparti les 130 kilomètres environ en sept étapes, dont la dernière m’a pris deux jours pour une dizaine d’heures de marche. J’ai marché une cinquantaine d’heures en tout, au rythme d’un photographe. Je m’arrêtais beaucoup pour prendre des images. Je me suis laissé la liberté du photoreporter, me laissant guider par les rencontres. Il n’y avait pas de protocole, je photographiais d’un côté ou de l’autre de la frontière en fonction de ce que je voyais. Nadine Andrey a été très pointue dans sa démarche, moi j’ai plutôt agi comme un papillon!

Et que vous a raconté cette frontière?

Qu’elle est un peu absurde, parce qu’au fond, elle n’existe pas. Rien ne distingue un côté d’un autre à part une décision humaine. Certes, il y a deux cultures différentes mais cela ne se perçoit ni dans l’architecture ni dans l’aménagement du territoire. Seuls les écriteaux diffèrent. Les rares fois où j’ai croisé des gens, je ne savais pas comment les saluer. Et si je choisissais une langue, ils me répondaient parfois dans l’autre!

Que retenez-vous des paysages?

J’ai vu énormément de forêts. Je me suis dit au début que mon projet allait échouer à cause de cela, je ne pouvais pas ramener que des images d’arbres. Mais finalement les changements de saisons et d’altitude ont apporté leurs nuances. Globalement, la région est très agricole, très campagne, très nature. Cela correspond à l’idée que l’on a du canton de Fribourg. Mais il y a eu également des surprises. A Cressier par exemple, je me suis retrouvé nez à nez avec un troupeau de moutons émergeant du brouillard, puis une zone industrielle, une limousine et un bateau dans la forêt.

Quel rapport entretenez-vous avec les langues du canton?

Je suis originaire d’Avignon, je vis désormais à Berne et j’ai mon bureau à Fribourg. Je me débrouille en allemand mais le Schwyzerdütsch est plus compliqué. Je me demande parfois s’il n’y a pas un grand malentendu, si les cultures sont vraiment différentes ou si l’on n’a pas tendance à leur mettre sur le dos toutes nos incompréhensions.


Sprache und Politik – Zweisprachigkeit und Geschichte, texte en allemand de Bernhard Altermatt, photographies de Nadine Andrey et Pierre-Yves Massot, Kultur Natur Deutschfreiburg, décembre 2018.

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