Les ingrédients sont riches. Un opéra de chambre, où l'écriture de Philippe Manoury intègre au millimètre près des sons électroniques; une production allégée (6 chanteurs, 9 instruments) faite pour tourner facilement; une mise en scène de Yoshi Oïda, dépouillée sans être austère; l'excellent Ensemble Ictus, avec Alain Planès au piano. Un livret de Daniela Langer aussi, où la notion de frontière invite à toutes les allégories, historiques ou individuelles. Sur scène, à l'Opéra de Lausanne, le dépouillement est de rigueur. Le décor de Thomas Schenk, réduit à un plateau, des panneaux, quelques sacs de jute et un fond de rideaux moirés, se suffit à lui-même, peaufiné par les éclairages de Jean Kalman.

Six personnages vivent ainsi de part et d'autre d'une «frontière», ligne incertaine de guerre, de violence et de misère. Parmi eux, une jeune femme en transit, dont on ne sait rien sinon qu'elle cherche un homme à qui remettre une lettre: son père, découvre-t-on sur le tard. Son destin la conduit à traverser no man's land et terreur, avec une détermination presque hypnotique.

Froideur

Dans La Frontière, les hommes esquivent, abusent, fuient les souvenirs; les femmes ont la force de la continuité. La fable est présentée sans pesanteur ni manichéisme, mais hélas sans force non plus: le texte épuise vite, à force de dialogues pseudo-réalistes et poussifs, les obsessions de la musique contemporaine pour les catastrophes et les inventaires morbides. On n'échappe donc pas, sur ce plan-là, au déjà-vu. L'intérêt réside ailleurs. Dans la trouvaille d'une fausse mélodie populaire, par exemple, qui dans sa langue fictive, évoque un climat est-européen et sert de fil conducteur. Ou dans l'orchestration très riche des bois, de cinq cordes à vocation rythmique, de percussions et d'une palette électronique qui spatialise les sons.

Beaucoup de virtuosité donc, chez Philippe Manoury, pour un résultat qui laisse paradoxalement froid. Son langage atonal, construit autour de cellules réduites, laisse le spectateur à distance. On rebondit, mais on ne s'élance jamais. Quant au casting vocal, il parvient rarement à attraper le spectateur par le col, malgré la luminosité de la soprano Virginie Pochon. Doris Lamprecht – en vieille femme acide – garde sa voix en retrait. Quant au contre-ténor Dominique Visse, son timbre nasillard le cantonne à la caricature. Il faut attendre l'arrivée tardive de la basse Vincent Le Texier (le père retrouvé) pour que s'impose un personnage: le seul à traverser la frontière de la scène.