Carlos Fuentes, Le Siège de l'aigle. Territoires du temps, une anthologie d'entretiens. Trad. de Céline Zins, les deux chez Gallimard, 448 p. et 406 p.

Fuentes est connu du public francophone depuis la traduction en 1979 de son roman torrentiel, Terra nostra, dont l'Escurial et les fantasmagories de Jérôme Bosch sont la matrice, et l'occasion de faire violence à l'Histoire en mêlant les vivants et les morts, les obsessions de l'hérésie chez Philippe II (les Morisques, les Juifs, la Réforme), les conquêtes en Amérique, l'asservissement des indigènes.Son dernier roman, Le Siège de l'aigle (La Silla del aguila, 2002), inaugure deux formules inédites: c'est un roman épistolaire entre plusieurs correspondants et un roman de politique-fiction qui se situe au Mexique en 2022. La situation est alors marquée par une gravissime crise des communications: les Etats-Unis par leurs satellites géostationnaires peuvent tout écouter, tout enregistrer, réduisant à néant le secret d'Etat. Finis les téléphones, les fax, les courriels. Il s'agit de représailles après les exigences du gouvernement mexicain auprès de la Maison-Blanche: l'évacuation de la Colombie qu'elle occupe, et le refus d'exporter son pétrole à un prix inférieur à celui de l'OPEP. Et donc, on communique uniquement par la poste, d'où le caractère épistolaire du roman.

Une femme de 45 ans mène le jeu, Maria del Rosario Galván, une égérie qui s'est mis en tête de conduire son jeune protégé, Nicolás Valdivia, 34 ans et fou d'elle à la présidence de la République, c'est-à-dire au Siège de l'aigle (l'aigle tenant un serpent dans son bec est l'emblème du Mexique). Les principaux épistoliers sont Bernal Herrera, ministre de l'Intérieur; Lorenzo Terán, le président; Xavier Zaragoza, dit Sénèque, conseiller aulique; l'ancien président César Leon; le général Cícerro Arruza, chef de la Police fédérale; le général Mondragon von Bertrab; Onesimo Canabal, président du Congrès de l'Union, etc. On se perd un peu dans ce foisonnement. Ce dont ils se parlent, ce sont des intrigues de palais, dans un pays aux multiples provinces où règnent des caudillos locaux jaloux de leurs privilèges, avec des menaces de balkanisation et de guerre civile.

Devenu ministre de l'Intérieur, Nicolás Valdivia exile en Australie l'ancien président qui intriguait pour une réforme constitutionnelle lui permettant d'être de nouveau candidat. La Commission permanente du Congrès désigne Valdivia comme résident intérimaire, pour achever le mandat de Lorenzo Terán décédé de leucémie. Les deux derniers chapitres sont énigmatiques. Par l'un, on apprend que Maria del Rosario Galván et Bernal Herrera étaient amants, mais que l'égérie va se retirer dans une solitude provinciale; le dernier est une sorte de monologue ou de délire sur un lit d'hôpital attribué à un adolescent, Leucho Galván. Sans doute est-ce le secret de Maria del Rosario: dans sa jeunesse, elle aurait eu un fils mort prématurément et Nicolás Valdivia aurait été pour elle un fils de substitution.

Paru à Mexico en 1999, Territoires du temps est une sorte de vade-mecum pour mieux connaître Fuentes. Une longue préface de John F. Hernández précède une anthologie d'entretiens de l'écrivain sur les sujets les plus variés de sa vie et de son œuvre avec les reporters les plus variés de différents pays. Fuentes y parle de tous les sujets, de sa vie d'ambassadeur à Paris, de sa façon d'écrire (d'abord à la plume, puis à la machine, enfin à l'ordinateur sous les doigts de sa fille), de Cervantes de García Marquez, de Borges, etc. Et cela s'achève sur une biobibliographie chronologique.