Spectacle

FuittFuitt, histoire d’une danse sans fin

Les chorégraphes et danseurs Laurence Yadi et Nicolas Cantillon inventent un style à part, marqué par leur amour du Moyen-Orient. Le 9 septembre, ils créent «Shooting Stars» au festival de La Bâtie. Confidences de deux aimantés

Avant de vous lancer dans cette lecture, dites «FuittFuitt». Répétez s’il le faut, pour sentir l’effet de la fricative. Ça file, ça s’infiltre, ça monte au cerveau, ça innerve le bout des doigts, ça taquine les orteils, ça donne envie de «fuittfuitter». Halluciné, le chroniqueur?

L’histoire qui va suivre est celle du «FuittFuitt», d’un style de danse qui naît sous un ciel égyptien, d’un style qui épouse la quête d’un couple d’artistes franco-suisses. Mais on rembobine. Il est 18h20, l’autre jour, à la Salle des fêtes du Lignon, dans la banlieue de Genève. Le soleil balafre une barre d’immeuble et vous cherchez l’entrée. Une silhouette de skateur funambule vous happe soudain, providentielle: c’est le danseur et chorégraphe Nicolas Cantillon.

A l’intérieur du théâtre, Laurence Yadi, sa compagne à la ville et sous les projecteurs, promène ses yeux noirs sur les gradins vides. Couchées à même le sol, trois indolentes rêvassent comme à la plage: dans un moment, elles danseront et elles auront des airs de Salomé d’aujourd’hui, envoûteuses clandestines. Laurence Yadi et Nicolas Cantillon répètent Shooting Stars, leur nouvelle création à l’affiche du festival de La Bâtie, sous la bannière de leur compagnie 72-73. Les chiffres n’ont rien d’ésotérique. Ils correspondent à la date de naissance de Nicolas et de Laurence.

L’amour à Beyrouth

Ça fait quinze ans qu’ils mêlent leur souffle sur les plateaux, quinze ans qu’ils alignent des pièces au titre joueur ou énigmatique, La Vision du lapin à Genève par exemple en 2003. Ils y enchaînaient les postures, casqués comme pour un match de hockey sur glace, en culotte, baskets aux pieds. «C’était nos débuts, nous avions l’impression que tout avait été fait dans notre domaine, se souvient Laurence Yadi. Nous jouions la carte de la dérision.»

Le pas de côté est une façon de rêver son élan. Les Français Laurence et Nicolas ont un rêve d’Orient. Elle, parce qu’elle a des racines du côté de Tlemcen – son père est né en Algérie. Lui parce qu’il débute sa carrière dans une compagnie tenue par cinq frères algériens. Mais cette attirance a une autre raison, plus romanesque. On est en 1995, ils ont respectivement 23 et 22 ans, ils évoluent dans la même troupe et ils sont en tournée à Beyrouth. La guerre s’est enfin tue. Les rues débordent d’espoir. C’est ce que Laurence et Nicolas racontent à la Salle des fêtes du Lignon. «Il y avait des impacts de balles partout, des soldats à l’aéroport, mais les terrasses étaient pleines de gens qui pensaient que la vie allait changer. L’atmosphère de Beyrouth nous a rapprochés. Beyrouth nous a aimantés.»

Désormais, ils traversent la Méditerranée dès qu’ils peuvent. Ils vivent de près la chute du président Moubarak. Le printemps arabe n’est alors pas une lubie. La pièce Nil leur vient ainsi. Elle possède l’étrangeté raffinée d’un moucharabieh, la douceur des crocodiles à fleur d’eau. L’entrelacs est une figure de style qui convient au couple. Six interprètes sinuent magnifiquement. Leur friction est sans fin, irriguée par la musique de Sir Richard Bishop, guitariste américain qui a Les Mille et une nuits dans les veines – il signe l’univers musical de Shootings Stars. 2011 est une borne: Laurence Yadi et Nicolas Cantillon reçoivent le Prix suisse de la danse et de la chorégraphie. Le spectacle tourne partout.

La transe des super-héroïnes

Le Nil est un appel. Tarab, qui suit en 2013, est un affluent entêtant. Six filles, quatre garçons composent un paysage abstrait, grisés par des pulsations cairotes, comme escortés par les djinns. «Les Egyptiens appellent «tarab» un bonheur extrême qui passe par le corps», raconte alors Nicolas Cantillon. Le style «FuittFuitt» s’affirme, alliage de fluidité, de transe maîtrisée, de sensualité. Shooting Stars, ça devrait être tout ça aussi, mais cerné par l’angoisse qui embaume le Moyen-Orient.

«J’étais au Caire il y a peu de temps et j’ai senti l’épuisement de la population, confie Nicolas Cantillon. Danser pour nous, c’est accéder à une liberté, à une forme de joie. Mais l’actualité est si dure qu’elle n’autorise plus ce transport. Ou alors de plus en plus difficilement. Les trois danseuses de Shooting Stars devraient exprimer cette pression. On a voulu qu’elles se glissent dans la peau de super-héroïnes parce qu’il faut des super-pouvoirs pour ne pas déchanter, pour continuer à danser.»

Pour la première fois, Laurence et Nicolas ne danseront pas dans une de leurs pièces. Au studio ou sur le tapis du salon familial, devant leurs jumeaux Tom et Liya éberlués, ils ont pourtant fait chaque pas, intériorisé chaque geste, dessiné ainsi le spectacle à venir. Cette matière, ils l’ont ensuite transmise à Aline Lopes, Margaux Monetti et Karima El Amrani, trois ondulantes de première force. Sur le gradin du Lignon, on leur demande comment ils composent en couple, qui tranche au bout du compte. «C’est moi qui prends les décisions, sourit Laurence Yadi. Nicolas écrit la partition, tout est fixé, rien n’est laissé à l’improvisation.»

Un instant, on imagine sa jeunesse à elle. La petite fille qu’elle était, sa beauté d’infante du désert, son désir de danser – «je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours voulu faire ça»- qui la pousse à se présenter au Conservatoire Marius Petipa à Paris. Elle a 12 ans et elle est admise. Mais sa mère rechigne, le quartier est mal famé. Elle doit patienter. Alors elle court sur les pistes cendrées. Elle est faite pour l’endurance, dit-elle, pour les 5000 ou les 10 000 mètres. «C’est ce qui nous distingue, Nicolas et moi, je suis plus endurante que lui, lui plus fort que moi.»

Une danse de tous les os

Et votre «FuittFuitt» alors, quels mots mettez-vous dessus? «Dans la musique arabe, il y a ce qu’on appelle le maqâm, soit un quart de ton qui n’existe pas dans la musique occidentale, explique Nicolas Cantillon. On danse cet intervalle, comme si on dansait entre les articulations. C’est une danse de tous les os.» Et elle: «FuittFuitt, c’est quelque chose de solide et de glamour, une force tranquille aussi.»

Sur le plateau, Aline Lopes, Margaux Monetti, Karima El Amrani s’abstraient du monde à présent. Sans costume, sans effet de lumière particulier. «Filage», dit-on dans le métier. Leurs yeux sont comme éteints. Les doigts de l’une dessinent une énigme. Le mouvement est aquatique d’abord, comme une vague qui se creuse – la musique fait cet effet. Puis tout vibre, cordes et cloches électroniques. Dans ces bustes qui s’inclinent, dans leur ascension étudiée, dans cette lenteur d’un instant passe le chant des solitudes. Puis la transe vient et on est «fuittfuitté».

«Quand nous sommes au Caire et à Beyrouth, nous donnons des ateliers de «FuittFuitt» destiné à des professionnels comme à des amateurs, racontent Laurence et Nicolas. Ce style se propage partout, il ne nous appartient plus.» «FuittFuitt» est une manière de résistance à la douleur du monde.


Shootings Stars, Genève, Festival de La Bâtie, Salle des fêtes du Lignon, du ve 9 au lu 12 sept.; rens. www.batie.ch

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