Cinéma

«La Fureur de voir», un voyage au bout de la nuit

Affecté par une maladie dégénérative de la rétine, Manuel von Stürler exorcise la peur du noir dans un film subjectif en quête d’apaisement

Quand il avait 8 ans, les médecins ont annoncé qu’il serait aveugle à 20. Manuel von Stürler en a aujourd’hui 50 et il sort son second long métrage après Hiver nomade, récit d’une transhumance couvert de prix à travers le monde. Entièrement tourné en caméra subjective, La Fureur de voir est un film à la première personne.

Souffrant d’une dégénérescence maculaire de la rétine, toujours confronté à un risque de cécité, l’auteur conjure la fatalité de la nuit et s’interroge sur la signification de la vue, ce sens hautement subjectif. Dicté par l’angoisse, ce documentaire est plus qu’une tentative d’exorcisme: un dialogue avec des amis, des spécialistes, des malvoyants. Un récit initiatique au terme duquel l’auteur trouve un équilibre.

Achromatopsie

Manuel est sûr de voir les couleurs. Son principal interlocuteur, Frédéric Chavane, neurobiologiste travaillant sur les comportements visuels, réussit à déterminer qu’il ne s’agit pas d’une stratégie compensatoire du cerveau: son ami perçoit vraiment les couleurs. Le cinéaste s’envole pour Ponape, un état de Micronésie dont 10% des habitants souffrent d’achromatopsie. La prévalence de cette maladie génétique est due à un typhon qui, en 1755, réduisit la population à vingt individus – dont l’un était porteur du gène.

Planté sur une éminence, face à l’océan, il discute avec Roddy Robert. Ils comparent les niveaux de gris, les ambiguïtés visuelles et savourent la paix du soir, quand la lumière cesse d’être agressive. Ils évoquent la nuit. Roddy pense qu’il la supporterait, car il a déjà vu beaucoup de choses; Manu la redoute car il a toujours soif d’une nouvelle image blottie au-delà de l’horizon.

«Le monde du noir»

Il rencontre deux aveugles dont la grande âme atténue son anxiété. Catherine Le Clech a perdu la vue à l’âge de 37 ans. Elle s’est portée volontaire pour un implant rétinien qu’activent des lunettes intégrant une caméra. Elle se déplace avec difficulté dans un monde de pixels, heureuse de cette image rudimentaire, préférable au néant. Brigitte Kuthy Salvi se souvient du médecin qui lui a dit «bienvenue dans le monde du noir». Elle avait 15 ans. Elle est devenue avocate, elle voyage. Elle voit la couleur du lac en écoutant le bruit des vagues.

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Renonçant à une thérapie génique expérimentale consistant à apporter une copie normale du gène mutant dans le tissu rétinien par le vecteur d’un virus désactivé, Manuel retrouve confiance auprès du psychanalyste Gérard Salem. Sous hypnose, il remonte jusqu’à la colline aux oiseaux où, vers l’âge de 8 ans, il a décidé qu’il avait raison contre la maîtresse d’école, toujours prête à le rabrouer parce que les lettres sur le tableau noir «s’entremêlaient comme des vers de terre», et assumé sa subjectivité de malvoyant.

Ce refuge a valeur universelle: on ne voit bien qu’avec les yeux du cœur, rappelle Manuel von Stürler. Le film se conclut sur la Grande Ourse, la constellation qu’il observait avec son père, quand il était petit. De biais pour tricher avec la tache aveugle au centre de sa vision.


La Fureur de voir, de Manuel von Stürler (Suisse, 2017), 1h24.

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