La Promesse de Sa Phall’Excellence est une farce politique. Farce, parce que le nouveau roman de Max Lobe choisit à dessein l’exagération et l’outrance. Politique, parce que le fracas du rire est de façon générale le meilleur révélateur des débordements du pouvoir et qu’il joue ici exactement ce rôle. D’autres ingrédients s’ajoutent encore à cet objet littéraire qui est comme une fanfare à lui tout seul, un défilé de carnaval pétaradant, une bourrasque de folie verbale et musicale. Il y a du fantastique qui s’immisce de-ci de-là avec des objets qui pensent et qui parlent, des nuages de pollution qui ne sont pas noirs mais rose bubble gum. Il y a un climat de rêverie, de suspension du cours normal des choses, cet état qui permet de voir le monde en face.

Fièvre créatrice

Pour dire le Cameroun, pour dire son président en place depuis bientôt quarante ans, pour dire l’absence de liberté d’opinion, pour dire les polices spéciales qui traquent tout ce qui ne file pas droit, pour dire la spoliation des ressources du pays, pour dire l’infantilisation débilitante de la population, pour dire la complicité goguenarde des colons, anciens et nouveaux, Max Lobe invente une langue.

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Suisse, il est né au Cameroun. Ecrivain, il ne cesse de peaufiner cette partition orale qui mêle mots inventés (d’où découlent ensuite des kyrielles d’adjectifs et d’adverbes), argot des rues camerounaises, onomatopées piquées à la musique, aux sons du quotidien, figures oratoires des contes, tics verbaux en vogue à Yaoundé, expressions en anglais, en italien, en bassa… Une liberté d’invention qui est une marque du génie de Douala, sa ville natale. Une énergie, une fièvre créatrice dont il propose une version personnelle.

Un bain à bonne température

Mais cette fois-ci, il pousse plus loin le curseur. C’est la marque d’un écrivain en recherche, qui prend des risques. Il faut se laisser tomber dans le texte comme on entre dans un bain à bonne température et lâcher prise. Le plaisir est redoutable. Plus on avance dans la lecture et plus on parle, en soi-même, cette langue romanesque dont plusieurs tournures restent en bouche après avoir refermé le livre. Certains lecteurs peuvent rester à quai, déboussolés. Pour notre part, on a immédiatement rejoint le cortège de personnages, de voix plutôt, tellement ici tout est dans le verbe.

Le gilet rose

Commençons par le narrateur, Mista Acada-Writa. Raconteur d’histoires, c’est son titre, écrivain sapé, pantalon à carreaux et gilet rose, il est visité, possédé même, très régulièrement, par une deuxième personnalité qui supplante la première: Dibéa, le fou. Au cœur d’Elobi (le quartier, le ghetto, le terrain très vague… en argot de Douala), au carrefour «Chacun-s’assoit-Dieu-le-pousse», Dibéa saute sur le toit d’une voiture, que tout le monde appelle Vieille caisse (une vraie diva) et sonne une cloche, pour réunir les habitants du bidonville, les bidonvillards. Puis Dibéa prend la parole pour sortir ces «frères élobiques» de leur torpeur, de leur attente, sur plusieurs générations, de la visite du couple présidentiel: Sa Phall’Excellence et Sa Clith’Altesse La Royale Bien-aimée.

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Perruques monumentales

Bienvenue en Crevetterie, soit le Cameroun – référence au nom donné par les colons portugais, cameroes (crevettes) en découvrant la richesse des rivières de la région – avec à sa tête un duo immédiatement reconnaissable, le président Paul Biya et son épouse Chantal, connue pour sa passion des perruques monumentales (lire ci-contre). Dans 39 rue de Berne (Prix du Roman des Romands 2014), dans La Trinité bantoue, dans Confidences (Prix Ahmadou Kourouma 2017), dans Loin de Douala, le Cameroun est là, comme un pays lointain, celui de l’enfance, comme une question lancinante sur l’histoire cachée, effacée, du pays. Cette fois-ci c’est un cri, très travaillé, mais un cri quand même. Comment l’envie d’écrire une farce qui dénonce la situation politique du pays est-elle venue?

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Frères algériens

Au téléphone, de son appartement à Genève, l’écrivain, qui vient de fêter ses 35 ans, pointe deux événements qui ont eu lieu en 2019. Tout d’abord la chute du président algérien Abdelaziz Bouteflika. Max Lobe écrit une tribune intitulée «A mes frères algériens!» qui sera publiée par le magazine Le Point. Dans le texte, il se réjouit pour ses frères nord-africains et leur demande les ingrédients d’un succès qu’il aimerait voir se produire au Cameroun.

Bagarres à l’hôtel

Et puis, quelques mois plus tard, des bagarres ont lieu devant l’élégante entrée de l’hôtel Intercontinental à Genève, entre les gardes du corps du président camerounais en villégiature dans la ville du bout du lac et des groupes d’opposants. Après plusieurs jours d’échauffourées, le couple Biya finit par écourter son séjour. «Moi qui ai quitté le Cameroun à 18 ans pour venir en Suisse, qui suis parti pour fuir cette atmosphère politique délétère et étouffante, de voir que le président et sa femme me suivaient en quelque sorte jusqu’à Genève, je me suis dit que je me devais d’écrire sur la dépossession totale non seulement du Cameroun mais de tout le continent africain.»

L’anglais du Cameroun

Nourri à cette «littérature du dictateur» des grands auteurs africains, Kourouma en tête, et à celle de leurs homologues latino-américains, grand amateur de Ramuz et de son écriture parlée, Max Lobe se plonge aussi, sur les conseils de son éditrice, dans Rabelais et sa fièvre verbale. D’autres lectures encore, d’Arendt à Bergson, apportent leurs modulations. Tandis que La Promesse de Sa Phall’Excellence paraît, plusieurs de ses romans précédents sont traduits, notamment en anglais.

Il se réjouit particulièrement de la traduction de Loin de Douala, par la traductrice anglaise Rose Schwartz: «Elle a fait un travail extraordinaire. Elle a été au Cameroun pour entendre l’anglais parlé là-bas. Je crois que je préfère la version anglaise à la mienne!» s’exclame-t-il. La Promesse de Sa Phall’Excellence va donner du fil à retordre aux traducteurs, lui fait-on remarquer. «En poètes des mots, ils aiment les défis», conclut-il.

Max Lobe, La Promesse de Sa Phall’Excellence, Zoé, 144 pages